Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Le théâtre et son double

in Du Théâtre, La Revue, N° 1, Arles, Actes Sud, Été 1993, 6 p.

(juin 1993)

Un prince aveugle, mais pas sourd, faisait danser devant lui ses femmes couvertes de bijoux, et dit-on nues, écoutant l’entre-choc des bracelets, et tentait de reconnaître, de distinguer au seul son, l’or, l’argent et le cuivre. Le lecteur de critique théâtrale n’est-il pas pareil au prince ? Ne doit-il pas, loin du spectacle, décider si le bruit qu’il entend est celui de l’argent ou celui de l’or ? Le critique danse, comment danse-t-il ? Et s’il est nu, porte-t-il vraiment de l’or ? Éprouver l’intelligence d’un trésor, qui ne capte une richesse que pour la distribuer aux autres et commande de croire à une existence, n’est-ce pas cela, s’emparer du journal à la page Théâtre ?
On vous dira, au lieu d’une divination pareille : les critiques ne sont pas des danseuses, vous nullement un prince : prenez les articles avec circonspection, cherchez ce qu’ils veulent dire, soyez les critiques de la critique. Et d’un labeur de pion, plein de vestiges scolaires, dans une usurpation et un travers, qu’on peut nommer celui de la psychanalyse appliquée, cherchez le sens au résidu, au faux pas, à l’encan des phrases qui bronchent, alors qu’on comptait sur elles, loin de l’analyste, du professeur, pour fournir, avec une position, un raccord au soir qu’on convoite. À mon avis, la psychologie des profondeurs critiques est une discipline faible. Inutile de chercher ce qu’un article veut dire, il le dit par le pouvoir commis à la lettre. Il n’y a pas plus de sous-texte que de sous-tasse, d’arrière fond, que de significations occultes ou cryptiques. Une critique est un texte qui ne dit pas autre chose que ce qu’il dit, il se lit "tel quel". Flottant au régime de l’écrit, sa subtilité, s’il en possède une, est celle incluse. Non. S’il faut chercher du côte du double, bien plus que celui d’un sens caché, invoquons Artaud. Le critique et le théâtre, c’est Le théâtre et son double.

La disparition des critiques en France, disparition des lucioles qu’on constate pour la littérature, n’a pas touché le théâtre. J’en vois deux raisons. La première est que la notion d’avant-garde théâtrale, ou ses variantes, ambition, nouveauté, recherche, hautes volutes, ne sont ni lointaines, ni honnies, elles ont existé, elles existent, réclamant le jeu de l’esprit, enroulant autour d’elles une pensée. Et j’en vois une seconde : le théâtre, grâce ou à cause de sa division essentielle - elle peut se dire entre boulevard et ce qui ne l’est pas -, accueille la distinction entre art et non art, sans vertu si l’un fait défaut. C’est cette distinction - cette division -, qui est le support de l’existence critique. Quelle qu’elle soit, la critique a pour substance et pour sens de désigner, à l’aide du plaisir précurseur, l’art, de le comprendre ou de l’analyser. La division entre art et non art, ailleurs tue et dédaignée, maintient, miracle contre l’insuffisance, l’existence de la critique.

Car qu’est-ce que la critique ? Rien d’autre que de la pensée vers, de la pensée pour l’art, non démunie du moyen de le mettre en doute et en cela aimant très peu "l’art pour l’art", beaucoup l’adage œil pour œil, et parfois dent pour dent. Puisque aussi bien, il ne s’agit pas de célébrer le parcours des astres jusqu’à une hauteur convenue, ascension par avancement, mais de distinguer et de diviser. Distinguer, la critique est plein de distinction, pour donner à voir. Diviser pour faire régner ce qui vaut et perpétuer le partage qui le fait être. Quand la division entre art et non art, ou le postulat que cette division existe, disparaît, la critique "pensive" aussi. Prend sa place un talent pécuniaire, une adaptation aux us et coutumes et à l’absence d’esprit du temps. Un signe patent du phénomène ? Le son de cloche se substitue au bruit précieux dont je parlais plus haut, celui que font les danseuses couvertes de bijoux ; un même son de cloche partout, un même avis : l’unanimité, nom de code : consensus, ou conflit nul. Voila bien la preuve que la division (entre art et non art), créatrice des seuls vrais privilèges, a été férocement et absolument effacée : tout coexiste dans une tiédeur. Rien ne jaillit ou ne poursuit. On dira donc, petite maxime, qu’il y a critique et qu’à cela elle se reconnaît, quand existent une diversité et une opposition des articles entre eux. Opposition et diversité ne sont pas des calamités naturelles, les signes d’une confusion, d’une relativité frivole, mais au contraire, quand miraculeusement elles existent, un trésor argumentaire, et autant que le trait d’une pensée libre, celui qui témoigne que la ligne de démarcation entre art et non art, d’où la critique lance son appel, est bien vivace.

L’éclatant avantage du théâtre est de comporter un public ; le terme ici cesse de signifier abaissement ou concession, mais désigne le commun et mystérieux transfert de la scène à la salle. C’est pourquoi est critique qui parle à un public et non à un lecteur, encore bien moins, évidemment, à un consommateur. La distance critique est bien singulière : elle ne dispose pas de l’éternité du livre, ni du réflexe de l’achat. Il y a un peu de Périclès en elle : sa distance est celle de l’adresse à une assemblée d’hommes libres. Car détenteur d’un soir unique, le critique ne pourra l’égaler que s’il projette vers nous ce maintenant absolu et précaire, dont le texte, les acteurs, le son, la lumière, les décors, sous une mise en scène pareille au numérateur de leur apothéose, forment la seule occasion. Il la disposera " dans une âme et dans un corps ", refusant de donner l’avantage à l’une ou à l’autre, cas où le théâtre, s’il ne l’a pas médité, se change en lecture ou en mime. Alors, parmi ses ingrédients, le critique peut nommer l’œuvre. N’est-ce pas trop exiger ? Notre époque qui le lui demande, marque par là qu’elle n’est pas romantique. Romantisme : tous poètes ! Il lui faut des gens qui n’en soient pas, qui ne s’élèvent pas dans les airs, mais tombent juste. Moins qu’un savoir, un art poétique, un discours de la méthode - quoique ,comme tous les grands artistes en ont un, il peut en dire les raisons -, ou qu’un ( bon) goût, le critique nous donne le mot.

Détecter l’art du théâtre, refuser l’unanimisme au motif d’un défi réciproque, appeler dans le public le seul autre du spectacle et centrer son étude sur la donne immédiate d’une représentation est l’art propre de cet attentif spectateur. Qui aime l’art du théâtre, cherche celui du critique. Sinon, il n’y a qu’infatuation à vouloir régenter la fête et la rareté de l’esprit parmi l’existence.

Ai-je vu tout cela en lisant les revues de presse ? Souvent et parfois : au lieu de l’appel, l’annonce. Au lieu du débat, l’accord le plus docile. La critique aussi se divise : en l’acritique et la critique, si on ne craint pas de faire les poches au maître de ce genre de formules. Du côté de l’acritique : l’informative : " au théâtre de la Bastille, se donne aujourd’hui. " La critique adjective (magnifique, splendide, merveilleux). La critique loquacemment mutique, ou cosmique, se refusant obstinément à parler de ce qui est en cause, et qui, d’abord buté comme un âne s’éloignant à reculons, se change bientôt en Baron de Crac, lequel voyageait à travers l’espace et le temps sur un boulet de canon. Alors, dans une exhibition généreuse, décrivant les terres qu’il survole, le critique-Crac chante les alizés et les oies sauvages, souffle sur l’univers, remonte à l’antiquité, fait un détour intéressant par les soutes de l’histoire théâtrale, raconte les guerres puniques, découvre l’Amérique, et, ayant convoqué ciel, enfer, paradis et les trois armes, du haut du ciel où il s’est propulsé, fond sur le malheureux spectacle, en aigle, en Aliboron, en extravagant, et l’exécute, ou le ratifie en trois coups de plume. Existe aussi parmi l’acritique, la sorte revendicative : " ce théâtre a déjà bien du mal à subsister " et qui en appelle aux pouvoirs publics. La critique normande, "pt’être bien qu’oui, pt’être bien qu’non ". La critique lorenzaccienne qui se fait la tendre amie de la pièce pour, par un revirement soudain - elle portait un masque -, l’assassiner à la fin. L’acritique-Célimène qui s’abandonne et se réserve. Celle qui alterne, en girouette avec la même conviction, l’éloge et le blâme. Statistiquement la plus fréquente, l’acritique narrative ou transcendante. Celle-ci ressemble à La Recherche du Temps Perdu racontée, Proust absent (la même histoire, pas le même auteur), et fait du récit de la pièce, moins bien décrite qu’elle n’est écrite et qu’elle n’est représentée, le clou d’au-delà auquel elle s’accroche. Avant-dernière espèce, l’acritique-refuge, ou l’acritique pour auteurs d’acritique. Comme des voyageurs sous l’orage qui ont enfin trouvé un abri, tous les articles se pressent sous le porche d’une même remarque. Enfin, l’acritique pavillon de Sèvres (où est conservé le mètre étalon). Celle-là, dans le théâtre universel, a choisi un auteur-critère, en ce moment Pinter, et juge toute pièce ou tout auteur, quel qu’il soit et quelle que soit sa disparité avec le mètre-étalon, à son aune. Critique et acritique, prose distraite ou vision même, alternent pour notre jugement comme le lambeau diffère du voile.