Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Antoine Vitez, le mécène. Le grand protecteur.

Paris, 1990, 8 p. (édition à compléter)

(1990)

Je sais maintenant ce que Mécène veut dire. J’ai regardé dans le dictionnaire. Le mot se trouve évidemment aux environs de " (être de) mèche" et de "médaille". Mais Mécène, cet homme d’État romain, ministre d’Auguste... issu de rois étrusques (ah ça, peut-être)…qui aida Octave à conquérir le pouvoir et à rallier au nouveau régime les hésitants, dont simplement la maison était ouverte à tous, à Virgile, à Horace, à Varius, franchement pourquoi a-t-il laissé une telle trace dans l’histoire de l’ingratitude ? Ou est-ce un tour de celle-ci qu’un ministre de la propagande soit devenu synonyme d’ami des arts et de protecteur, généralement bréhaigne, des créateurs ? Fin de la notice et fin de l’idée que j’avais d’intituler ce texte "Antoine Vitez, le mécène".
Dire alors "Vitez le grand protecteur" ? Pas davantage ; vous ou moi ne sommes pas à ce point des filles de joie. Mais Antoine Vitez protégea, il aida, appuya, des gens qui n’étaient ni de ses amis ni d’une clientèle. Comment nommer cela ? Protection éloignée ? En ce que dans le but d’aucun rapprochement, ne forgeant ainsi aucun reconnaissant ? Ou encore une fois Mécène et désintéressé ? Mais Vitez ne donna pas d’une main tandis que l’autre agitait un gant vide de toute création.
Il y a ceux qui ne font rien, passons sur ces joueurs de tambour du soi. Il y a ceux qui font pour les autres parce qu’ils ne peuvent faire pour eux-mêmes, les doux stériles amateurs de fertilité. Ce n’est pas le cas. Il y a ceux qui font pour les autres pour faire pour eux-mêmes, fabriquants de clientèle, voyeurs de l’invisible auquel ils n’atteindront jamais. C’est encore moins le cas. Vitez est un exemple plus singulier et je crains bien que le moule en soit perdu avec lui. Il fit faire à d’autres, non ce qu’il aurait voulu faire, non ce qu’il faisait, mais ce que ceux-ci se proposaient de faire. Antoine Vitez était un grand créateur et cela ne l’empêchait pas de désirer que d’autres le fussent aussi. Assemblage miraculeux qui accepte d’amalgamer son chiffre et qui, même s’il se sait unique, ne dénie pas qu’en existent plusieurs. Tout de même, comment appeler cet élan, cette décision qui poussait Antoine Vitez à se soucier ainsi d’autrui ? L’appeler "antoinevitez" en un seul mot et proposer au jaillissement de la langue un nouveau verbe ? Mais Antoine Vitez, en deux mots, n’était et de loin pas réductible à cela. Il éclaira le théâtre de nos idées et ne cesse pas, mort, de le faire.
Puisque ici je ne parle ni de son théâtre, ni de son art, ni de ses poèmes, mais de ce geste qu’il fit à jamais sien en ne se l’appropriant pas, Saint-Martin d’un autre genre divisant son manteau riche pour des riches d’espèce spéciale (démunis de possibles), je ne vois qu’une métaphore - cela n’étonnera pas le petit nombre qui me connaît - pour prendre dans son tamis inverse, c’est-à-dire qui lance vers le haut au lieu de trier vers le bas, ce que je veux dire. Antoine Vitez dans ce geste que je tente de transmettre et auquel le nom de mécène ou de protecteur ne conviennent pas suffisamment, conduisit quant à ce qui est des autres, de certains autres, le contraire de cette chasse qui laisse derrière elle des traces sanglantes jusqu’à l’endroit où a lieu la curée. Rapatriement jusqu’à une source qui n’est pas celle dont un fleuve part, mais celle d’où il repart. Croyez-moi, puisqu’ici je ne puis disposer de secrets qui ne sont pas les miens : Antoine Vitez appuya, prépara, accueillit, abrita, suscita, permit. Quoi ? À moi, d’écrire une pièce qui vint hélas trop tard, et tôt, qu’une traduction publiée à l’Arche de l’Antiphon de Djuna Barnes fut jouée à l’Odéon dans une mise en scène de Daniel Mesguisch. Rien d’autre, un service ? Pas exactement. Il me faut un peu ici entrer dans le détail.

Certes, je l’avais peut-être croisé petite fille puisque mon père André Michel, cinéaste, ne manquait pas de faire jouer Antoine dès qu’un rôle de curé, par exemple, lui en donnait l’occasion, comme il offrait à Jean-Marie Serreau le rôle d’employé aux écritures dans les ministères de Maupassant. C’était cette solidarité qui savait faire passer la foudre d’un grand acteur par le chas de l’aiguille d’un petit rôle pour que ni le pain ni le jeu ne manquât au grand acteur, par exemple au chômage. Puis, je devins grande et j’écrivis d’ailleurs instruite par le métier de mon père, où l’argent, le beaucoup d’argent est la seule baguette magique pour la métamorphose des images, qu’il valait mieux après tout, en vue de créer, ce maigre bagage de lumières : le papier et le crayon. Bref, j’écrivis, et un jour, d’un texte déjà existant, je veux dire l’Antiphon de Djuna Barnes. Vitez commença par aimer cette traduction -je ne peux ici parler que de moi-, mais cette dilection se changea en idée et cette idée en action et cette action en action. C’est de cette consécution entre un goût, un jugement, une action qui était propre à Antoine dont je parle.

Chacun de nous a mille exemples de la façon dont cette chaîne se rompt et dont on entend craquer jusqu’à dans sa membrure essentielle, se dissiper dans une extatique impuissance, la promesse -que Vitez ne faisait jamais-, l’éloge cette huile qui tourne au vinaigre, ou simplement la chose dite qui, quoiqu’elle ne soit pas jurée, est sur le champ parjurée-oubliée. Ne rien demander à personne peut être la conclusion tirée par un sujet et un stoïcisme plein d’honneur la conduite préférée dans un moment, je ne dis pas un monde, où la phrase " Excusez-moi (si je parle de moi) " est la formule tombée le plus en désuétude. Or, Vitez demandait à beaucoup, mais dans le sens inverse, ce qui est une façon de respecter en chacun qu’il ne demande rien à personne. Cela, il le fit pour moi et encore une fois pour beaucoup d’autres et lui disparu, disparaît l’éblouissant paradoxe du donateur comblé de dons.
Agissait-il ainsi par goût de l’amitié ? Il ne se faisait pas plus nécessairement des amis que des obligés de ceux qu’il protégea. Était-ce de la générosité ? Sans doute. Je vois pourtant à cette attitude quelques raisons, qui ne viennent pas ici pour l’amoindrir, curieuse misologie contemporaine, lui chercher des motifs qui l’entravent, ou des causes qui l’étranglent, ou piquée d’une curiosité préadamique pour les prémices, je vois quelques raisons, portant plutôt des noms qu’à l’explication. Ces noms sont Théâtre, Staline, Aragon.
Il me semble que le mécénat singulier de Vitez va de pair avec une partie de l’idée qu’il se fit du théâtre. Il le pensait, cela il le dit en toutes lettres, éphémère, fugitif, non reproductible, anti-benjaminien en somme. Une mise en scène, même marquée, ne pouvait, rejouée, qu’être reconstituée. La nécessité de refaire était celle de créer à neuf. Il parlait de " L’histoire fuyante du théâtre ". Et lui qui avait tant monté des œuvres du passé, ne divulguait-il pas que ce dernier n’est que durable et non pas éternel ? En chaque occasion, en de multiples de ses textes, Antoine Vitez calcule la vitesse de disparition de la lumière théâtrale. Tandis que, comme en réciproque, il note l’usure ou la transformation dans le temps (Brecht, dit-il est bien un théâtre de l’usure), et, pour que nous nous sentions riches en regret, la grandeur du présent. Car, au fond, qu’est-ce que le présent, et surtout qu’est-ce qu’un texte contemporain monté et montré sur un théâtre, sinon la "grandeur nature" : le texte dont l’auteur n’est pas mort montre en grandeur nature ce qui, dans le cas contraire, l’est ( montré) dans une autre dimension, ou par report ou par homothétie.
Que le théâtre soit fugitif harcèle le sentiment du temps. Il n’est pour Vitez ni stable ni certain. Et il y a quelque chose de précieux dans le nôtre (quel que soit le nôtre) qui est qu’il n’est ni du passé ni de l’avenir. Truisme ? Contresens sur celui qui monta Andromaque ? Pourtant, nous voilà selon cette vue les hôtes non présomptueux de l’heure. Car, si une des idées que Vitez se faisait du théâtre est celle de sa précarité, si ce temps fugitif l’induisait à refuser l’éternel (il n’était pas son seul dieu), peut-on pour autant croire que Vitez, voulant traiter l’ennemi de face, pensait avec impunité se jouer du temps, invoquant l’aujourd’hui, à cause d’un certain éclat subtil qui en émane ? Vitez mécène par sentiment de l’urgence ? Vitez-le-mécène, idolâtre du présent ? Vitez, zélateur de l’immédiat ? Jugeant certes que ce qui ne se fait pas immédiatement ne se fait pas tout court. Mais cette conviction, si elle était la sienne, n’a rien à voir avec une passion pour l’instant. Elle touche encore une fois à la question du temps, entraîne une vision particulière du présent qui n’est pas celle de l’immédiat ou de l’urgence, et qui appellera le nom d’Aragon. Ici, n’intervient que le nom de Staline.
Qu’est-ce que Staline pour Antoine Vitez ? Ce pacte déchiré pour n’avoir eu d’autre sceau que le sang ? Sans doute ; détestation commune. Le particulier est que Staline, un tronçon peut-être, est ce nom qui darde le temps. Comment ? Eh bien, pour l’avoir promis. Staline est, dit Vitez, cette mystification macabre qui consiste à sacrifier le présent au nom de l’avenir. "La mystification stalinienne (tient) elle-même à l’idée qu’il fallait sauver l’avenir au profit de ceci ou de cela". Il ne faut donc jamais ni promettre l’avenir ni se promettre l’avenir. Si Vitez fut le mécène que je dis en raison de sa conception du temps, celle-ci est sans attente, à moins qu’y éclate un miracle, et le temps, en s’imaginant lendemain, ne sauve nullement cette part considérable qui lui échoit : le futur. Après cela le nom de mécène convient : mécène, celui pour qui ce qui n’a pas été aujourd’hui (personnalité multiple attribuée à "ce" : œuvre ou texte du passé ou du présent) ne l’est jamais, et surtout ne peut être offert ni délégué à l’avenir. Retour du présent alors comme solde de tout compte ? Vitez n’y dénommait pourtant pas l’absolu. Bien plutôt le nom d’Aragon que je veux ici prononcer.
D’Aragon, quand s’en maintient l’usage, je ne retiens que ce qu’Antoine Vitez disait du jugement qu’on portait désormais sur lui. On le sait : mauvais. Aragon-le-cochon, ce nouveau saint et ce nouvel emblème, succédait à de l’adoration. Or un des points sur lequel Antoine Vitez ne variait pas, stable chez ce théoricien de l’instable, était son amitié, son admiration pour Aragon. Il haïssait l’après-coup par lequel la postérité s’entête dans l’obstinée recherche de circonstances aggravantes portées au débit d’un grand homme, postérité papoteuse ou cancanière qui préfère linge sale et note de blanchisseurs aux armes et aux œuvres. Sans doute faut-il à la postérité des hommes petits pour qu’elle s’y mesure. Donc Vitez le combattait, cet après-coup, au nom de sa propre perspicuité, de sa propre connaissance d’Aragon et, dans ce rapport avenir non radieux/passé radieux, Vitez choisissait le passé radieux et en tout cas pas l’avenir corrupteur et encore plus temporaire que ne l’est le révolu. Ne pas dormir, monter la vie comme un escalier en courant, payer cher - en crimes aussi subis par d’autres - d’avoir voulu transformer le monde. D’accord, mais en quoi le nom d’Aragon intéresse-t-il ma thèse ? Eh bien, en ce que Aragon, quelque chose d’Aragon, nous trace un portrait du présent, où il n’est ni l’urgence ni l’immédiat, mais"le mentir-vrai".
Je crois que chez Vitez-le mécène le mentir vrai est le nom du présent. Non pas objet de culte, et lieu unique de l’action, mais mentir vrai. C’est selon moi la raison profonde (que le présent est un mentir vrai) pour quoi Vitez fut mécène. Oui, sa conception du temps le poussait à croire que ce qui n’était pas fait maintenant ne pouvait être confié à l’avenir (attitude stalinienne qu’il récusait) ; oui, il pensait (peut-être) que, comme le théâtre, la froide furie de l’éphémère nous poursuit. Oui, il fut l’homme du théâtre comme fugitif et non l’amant de la répétition. Mais tout cela, acquis, ne nous donne pas le mécène. Éventuellement le médecin des urgences réparant le ravage que cause le monstre médiocrité paradant au lieu divin. Par contre, le présent comme mentir vrai nous ouvre à une perspective.
Si le présent est ce mentir vrai, s’il n’est ni tout clair ni tout sombre, mais cette fiction derrière laquelle on entend les sanglots de la réalité, alors agir, aider, être pour les autres ce que Vitez fut, relève de l’action droite, qui taille dans le mélange, y cherche un raccourcis. L’action droite, cette orthépraxis qui tranche entre les antinomies, qui prend partie dans ce qu’on ne peut ni vouloir ni savoir, prend partie dans le mentir vrai. Et elle se souvient de sa sœur, l’opinion droite, dont le Menon disait qu’elle connaît le chemin, même si elle n’en possède pas la science, même si elle est comme les statues de Dédale qu’il faut attacher pour qu’elles ne s’enfuient pas. En aidant des gens, tant de gens en les appuyant, en les abritant, en leur permettant de faire ce qu’ils voulaient faire, il fallait certainement à Vitez du pouvoir et la volonté d’en user. Mais non l’adoration du présent : bien davantage, l’idée de trancher dans le vif et pour le vif par une action droite qui, comme l’opinion du même nom, n’est pas une vérité, ni une moyenne faite des chances de réussir (de faire réussir), mais geste de ce mentir vrai qui fut le secret d’Aragon. Il fallait aussi de la générosité au sens où elle n’est pas de l’orgueil et en face d’elle des gens dont la modestie ne fût pas de la bassesse. Il fallait par-dessus tout Antoine.