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Ecrits de Natacha Michel

« L’auteur lui-même et qui ne se gêne pas pour le dire », Antoine Vitez à propos d’Aragon. Entretien recueilli par Natacha Michel

Le Perroquet, numéro 73-74, novembre 1987, 3 p.

(novembre 1987)

Il y a tellement de choses que je veux dire sur Aragon ... D’abord, du point de vue politique, il y a une chose extrêmement bizarre, c’est qu’Aragon fait l’objet d’une exécration de la part de gens qui pendant longtemps ont sauvé de la même exécration Brecht, mais j’ose dire, Dieu merci, Brecht lui-même est maintenant inclus dans cette exécration, et Pablo Neruda, Nazim Hikmet, Yannis Ritsos.
Bizarrement, ce statut d’écrivain communiste haï, Aragon semble y avoir droit plus que les autres. Ça, c’est intéressant. Ce n’est pas extérieur à lui, mais intérieur. Il recherchait cette haine, mais je ne dis pas qu’il avait plaisir à s’y exposer, qu’il allait au-devant de cette haine... D’abord cela tient à un aspect de son caractère, que Breton avait défini : « le goût permanent de la surenchère », et que moi j’avais défini autrement, utilisant un fragment de phrase qu’il disait souvent (alors je ne connaissais pas cette phrase de Breton qui est très profonde), car chaque homme doit pouvoir être défini par une phrase, une tournure, il y a toujours une phrase, une intonation, qui font tout le portrait.

Eh bien justement, il disait cela assez souvent et cela me semblait caractéristique de lui. J’imagine comment il pouvait l’employer dans cette période sombre de la politique et du parti communiste : la période du réalisme socialisme en Art. Aragon était dans un perpétuel dialogue intérieur avec ses amis, avec le choeur. On parle toujours avec le choeur, comme dans la tragédie grecque. Ou avec Dieu. Toujours sous cette forme. Cela donnait : « Vous croyez peut-être que je n’irai pas jusqu’à faire l’éloge de la peinture soviétique ? Eh bien, justement... ».

J’invente ce dialogue, mais je crois qu’il a eu lieu : « Et j’y consacrerai neuf articles dans les Lettres Françaises ».
Aragon a toujours eu pour règle de brûler ses vaisseaux. C’est à dire de se rendre inadmissible, et c’est pourquoi je l’aime.
Il y a d’autres raisons connexes aux précédentes. Quand je parle de cette haine et de ce mépris dont il est l’objet privilégié, je dis qu’il y avait chez lui une recherche proprement christique. Il avait besoin de penser que personne ne saurait jamais ce qu’il a fait et qu’on lui cracherait au visage et qu’on l’insulterait et qu’il pourrait se dire : « Ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Ceci est une remarque première sur la haine et la politique. Une autre chose est la question de l’amour, et j’ai pensé qu’il y a un autre grand personnage mythologique dans la vie imaginaire d’Aragon, c’est Don Quichotte. Après la guerre de 14 (car, quand même, pour bien parler d’Aragon, il faut toujours penser à la première guerre mondiale, il fait partie de cette catégorie de gens auxquels il ne faut pas penser sans penser à ce qu’a été la guerre impérialiste, et la guerre, c’est comme le péché mortel initial de notre époque et de l’Europe), à la suite de cette guerre, il semble que toutes les croyances, toutes les choses en quoi on peut avoir foi, avaient été bafouées, ridiculisées par l’usage qu’on en avait fait et que les gens comme lui - mais lui particulièrement, cela se voit très bien dans sa jeune prose, dans sa première poésie - pensaient qu’on ne pouvait plus rien demander au Vieux Monde. Donc, il fallait de nouvelles croyances ; ces nouvelles croyances, on peut évidemment les placer dans l’Avenir des hommes, mais on ne les trouve pas, quelque effort qu’on fasse. Alors, dès sa jeunesse il s’est plongé dans le passé antérieur au passé immédiat, un passé lointain qui est le temps du rêve, le temps de Don Quichotte, que Cervantès a raillé. Car Cervantès raille ce temps-là, on l’oublie toujours. Mais Aragon s’est placé dans ce temps-là pour pouvoir regarder l’avenir, c’est-à-dire le présent. Il a toujours pensé cela, et c’est ce qui lui a donné l’idée sincère, et non pas futile, du personnage de la Belle Dane. C’est de là, je crois, dans cet effort de reconstruction du temps, à partir du passé lointain qui est celui de l’Amour Courtois, en se plaçant au temps des Troubadours, qu’il se donne la chance de voir l’avenir. Et c’est parce qu’il se place dans ce temps qu’il affirme le chant d’Elsa. C’était une opération non point littéraire, mais morale. C’était un formidable espoir de morale de l’Avenir.
Il disait qu’il était, en général, un pessimiste de la vie quotidienne et un optimiste historique. Il l’était vraiment et il ne partageait pas le point de vue néo-shakespearien de la nostalgie. Ainsi, aujourd’hui, les hommes de théâtre, suivant le mouvement de la pensée sans exactement le savoir, sont de plus en plus à l’intérieur de la nostalgie et du pessimisme historique. Il y a une ironie à la mode, une désespérance de l’histoire. Aragon n’était pas du tout ainsi.

Mais il y a autre chose encore, tout cela est contradictoire, c’est c’est qu’il a passé - et je pourrai le faire apparaître textes à l’appui - les vingt dernières années de sa vie, les vingt dernières années de sa vie, ce n’est pas peu, à partir du Roman inachevé, de 56 à 82, à dire, à avouer, à confesser sa participation au crime stalinien et il ne cesse de confesser cette participation au crime de telle manière que cela ne se comprenne pas immédiatement. Que cela se sache et que cela se cache en même temps, (c’est un jeu de mots en français). Il y a comme le besoin de dire la vérité et l’impossibilité de la dire de façon claire, de façon que tout le monde l’entende. Et c’est dit de façon très claire, et de façon que ce ne soit pas compris.

Là encore, formidable bouteille à la mer, lancée dans l’avenir. Dans l’avenir, on saura ce que j’ai pensé. Ou bien on le condamnera, ou bien on l’absoudra, et on saura ce qu’il pensait de sa propre participation au crime, et on saura aussi quelle défense il présente de cela. Dans ses textes, il y a mille exemples. C’est devenu, pour moi, très clair.
Moi, quand je relis, je pleure, au sens propre, car je comprends maintenant mieux ce qu’il voulait nous dire.
Quelque chose l’empêchait de parler plus. On peut penser que c’était la lâcheté. On peut...
« Toute ma liberté quand j’en vois les limites Tient à ce pas de plus qui la démontrerait » C’est dans le Roman inachevé.
Voilà, par exemple, la métaphore de la Mise à mort, l’homme, Anthoine avec H, qui a une curieuse propriété : il ne se voit pas dans le miroir. Il continue à vivre ayant perdu, non pas son visage, mais le contrôle qu’il pourrait en avoir.
Lue à haute voix, la première page de la Mise à mort ne parle que de la situation du poète au sein du mouvement communiste et aussi de la quête de compréhension adressée aux gens de l’avenir. L’avenir, ce n’est pas encore maintenant. C’est un peu après nous : ceux qui le condamneront ou l’absoudront.

C’est très caractéristique de lui aussi, cette relation avec les grandes et les petites idées dans les conversations qu’il avait avec Elsa. Cela remonte à 30 ans, en 57, en 59, en 60... Quand il y avait des événements politiques, Elsa comprenait toujours tout, et Louis, rien. Il était perdu, hésitant, quelle que soit l’importance des événements, comme on dirait l’atterrissage de Rust sur la Place Rouge ou le déjeuner de Chirac avec Barre... du dérisoire au moins dérisoire. Et Elsa comprenait toujours tout, pour autant que je me rappelle, elle avait une sagesse, une sagacité. Lui, il avait la vue perçante au loin, pour comprendre les grands mouvements historiques, en France ou ailleurs, dans le passé ou dans le présent ; là, il avait une vue large et juste.

A la fin de sa vie, dans les toutes dernières années, il était devenu comme le Henri IV de Pirandello. Le visage qu’il avait pris ou les différents visages, sa conduite volontairement scandaleuse, incongrue, insolite, tout cela, c’était une façon d’être dans le rôle qu’il avait décidé, et une façon, de l’intérieur de ce rôle, de nous observer et parfois aussi de céder au rôle et de jouer si fort qu’il ne savait pas où il était. Tout son jeu avec les masques de carton l’illustre.

« Ma phrase a de belles épaules ». En vérité, ce que j’ai toujours ressenti avec lui, c’est ce que je ressens aujourd’hui en travaillant sur le Soulier de satin. Cette littérature, cette prose, c’est un jeu nouveau dans la littérature. On dirait même quelqu’un qui ne joue pas le jeu de la littérature, même en écrivant du roman. Aurélien, les Cloches de Bâle, que je connais par coeur, c’est de la fausse littérature, de la même manière que le Soulier est du faux théâtre. On pourrait croire qu’il y a là des personnes, qui dialoguent et qui jouent des situations. Mais le Soulier de satin pourrait être joué par un seul acteur, dialoguant avec lui-même et faisant des considérations sur lui-même. Et on a l’impression bizarre que ce n’est jamais la même chose qu’une pièce de Racine où les personnages existent, distincts, comme un réseau de relations entre eux, et ils parlent pour leur propre compte. Il n’y a dans Le Soulier que l’auteur lui-même, et qui ne se gêne pas pour le dire.

La prose d’Aragon, c’est la même chose, c’est Aragon racontant une histoire. Pendant des nuits je l’ai entendu, c’était le perpétuel style « direct-indirect », qui fait que l’auteur n’est pas absent. C’est une littérature qui ne laisse jamais l’auteur absent. L’art moderne est l’art où l’auteur est présent ; il est toujours trop évident qu’il est présent. Et, par conséquent, ce qu’on entend, c’est l’auteur et c’est son souffle ; ce qu’on entend, c’est sa respiration, au sens physiologique. Et c’est en grande partie Aragon qui m’a fait comprendre et connaître Claudel.

C’est peu dire que j’ai été très impressionné et très influencé par lui. Dans mon travail, apparaît-il ? Mon travail théâtral ressemble-t-il à ce que je dis de son travail littéraire ? A cause de ce que je viens de dire, oui, peut-être. En tout cas, j’irrite pour les mêmes raisons. Il y a toute une part du public pour qui ce que je fais n’est pas du théâtre. Parce que la présence de la conscience qui fait le théâtre est toujours sur la scène. Et pour une partie du public, c’est un obstacle à la fiction, au laisser-aller des sentiments.