Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Chemise sombre sur les pensées et les actes

in La distance politique, numéro 40/41/42, 2004, pp. 9-12

(2004)

Un antisémitisme au faciès, un antisémitisme confessionnel, un antisémitisme de persécution puérile, frappe, blesse, se répète aujourd’hui en France. Le malheur a pour comble que cet antisémitisme a souvent pour protagonistes des enfants, pour cadre, des écoles : un enfant désigné comme juif (au faciès) est battu par deux petites crapules dites par elles musulmanes du même âge dans un lycée parisien. Un adolescent, toujours au faciès et à la kippa, second faciès, est frappé. Des jeunes gens présumés juifs par leurs prédateurs sont lacérés au cutter, à Lyon, etc. Attaque aussi contre des synagogues pudiquement nommées lieux de culte. Etre juif et le paraître autorise donc les menées criminelle de la canaille. Abomination.


Persécution au faciès. Je dis au faciès et j’inclus, cette fois, la kippa dans ce faciès. Or, voyez bien que la persécution au faciès est de longue date pratiquée par la police et les lepénistes contre ce que ces gens nomment les Arabes, et contre les Africains. Et voilà que le caquet meurtrier se transmet, avec son chargement de lepénistes anti-juifs et de méthodes policières, à des braqueurs d’existence, loquedus qui se sont mis à leur compte et jeunes la plupart du temps. Le “ détail ”, mot par lequel Le Pen appelait à négliger les chambres à gaz, a trouvé d’impromptus héritiers : Nuit et Brouillard, film d’Alain Resnais, traitant des camps d’exterminations des juifs par les nazis et montrant les charniers, a vu des enfants applaudir devant ces charniers remplis de cadavres des juifs.


Un contradicteur :


“ Lepénisme ? Comme vous y allez. Ce n’est pas du lepénisme, lequel représente le vieil antisémitisme français, denrée nationale, le vieil antisémitisme de la droite traditionnelle, qu’elle soit d’inspiration fasciste, ou catholique intégriste, intégrisme catholique qui fonctionnait sur des arguments confessionnels (les juifs ont crucifié le Christ) pour mener contre eux une guerre de religion. Vous voulez tout ramener à ce passé révolu, pour exonérer les nouveaux antisémites qui, ignorants de tout et de l’histoire en particulier, ou applaudissant à ses pires atrocités, sont des islamistes et des habitants des banlieues. Ne nous laïcisez pas, à la façon éternelle de tous les politiques, lesquels, ne l’oublions pas, sont les aveugles et les mercenaires de leur propre cause, des phénomènes de haine raciale inspirée, cette fois, non par l’idéologie ou la politique, mais par la religion musulmane sur fond de conflit au Moyen-Orient. Ces petits antisémites sont les soldats non inscrits du terrorisme arabe. Le Pen ? Vous préféreriez, n’est-ce pas ? Cela rentrerait dans les cadres qui sont les vôtres.


Moi :


Je réponds sur ce point que le lepéniste est non pas une vieillerie historique, mais notre contemporain abject. Que ceux qui le réprouvent et le détestent ont longtemps craint que ce mouvement de pensée sale trouve une traduction dans la rue et qu’il l’a aujourd’hui. Non pas sous la forme de milices du Front national, mais en inspiration libre, en variation personnelle, sous la forme d’actions anti-juives perpétrées par des ordures fières d’elles-mêmes. Islamisme ou agissant en son nom ? C’est l’idée générale, et elle trime fort pour s’imposer : il nous faut de l’islamophobie, il est urgent d’être islamophobe. Français, encore un effort pour être islamophobe.


Mais appelons donc d’abord les gens par leur nom : les auteurs des actions anti-juives sont des ordures fières d’elles mêmes, et, dans notre situation française, moins un produit importé, que du lepénisme ayant changé de support et d’agent. Du lepénisme ayant traversé la rue. Qu’il vienne d’où il veut, il aboutit à Le Pen. A l’appui de ma supposition, le racialisme français anti-arabe, anti-noir, a toujours eu comme matrice formatrice l’antisémitisme, parce que ce dernier est intérieur à la Triste France, cette France à longue barbe d’ignominie pétainiste, réactionnaire, collaborationniste, pratiquant la torture en Algérie, Triste France qui n’a pas besoin de situation coloniale pour flamber. Parce que la haine des juifs est la haine contre “ l’ennemi intérieur ”, contre ceux qui vivent et travaillent ici, furent les immémoriaux immigrés d’Europe, pauvres et autrefois, de plus pour certains, révolutionnaires.


Quand il s’agit de haïr ici, de persécuter ici, la matrice est l’antisémitisme. Alors, l’islamisme au secours de ce qui forge le racialisme dont les gens d’origine d’Afrique du Nord ou d’Afrique sont les objets ? Pas du tout, me direz-vous : complot mondial antisémite, guerre de religion. Bien plutôt guerre tout court.


Mon contradicteur :
— - Guerre ? Pour une fois, je vous donne raison. N’avez-vous pas entendu parler d’un conflit au Moyen-Orient ? Ou plutôt je vous donnerais raison si vous ajoutiez ceci. Les Juifs de France, et pour ma part, je tiens à la majuscule qui donne un nom propre à ceux qui le portent, ne peuvent l’être (je veux dire “ Juif ”, avec une majuscule) qu’en s’identifiant à Israël. Ces actes antisémites ne font que transposer dans une guerre de classes de collège un conflit où chacun d’eux a part. Après tout, et compte tenu de ce qui se passe et de ce que l’Etat français n’est plus en situation de défendre les Juifs de France contre les menées islamistes, il est normal que ces Juifs cherchent un appui et s’identifient avec Israël. Etrangers en leur propre pays, les Juifs, n’est- ce pas ce que dit un haut théoricien qui parle beaucoup à la radio ? Etrangers tout court, ces musulmans auxquels personne n’a demandé de venir. Quand des enfants réclament dans une cour de récréation la Charia contre un autre enfant qui les a traités de “ con ”, font-ils autre chose que de se réclamer d’un univers de rébellion réactionnaire et persécutoire ?


Moi :


Mon bon Monsieur, d’abord une remarque :Vous faites des juifs français des quasi Israéliens, à ce compte, faites-en plutôt des juifs américains, lesquels de longue date sont dans cette attitude. Cette identification à Israël est bien antérieure aux événements atroces dont nous parlons, et prend sa source dans la disparition de la parole publique de ceux qui, se disant juifs (remarquez : “ juif ”sans majuscule, qui donne à ceux qui le portent un nom commun), étaient sans religion, sans tradition, sans communauté, gens d’ici, comme vous et moi. Ce qui se passe ici se passe ici et ne s’explique qu’ainsi. Le fallacieux contre-internationalisme qui va chercher ses raisons ailleurs, à savoir dans le conflit de civilisation et la lutte de l’Islam contre le monde libre, est la sécrétion nouvelle et pas très ragoûtante d’un mouvement nouveau : mouvement pro Occident, s’il faut l’appeler par son nom. C’est ici que cela se passe par conséquent et pas ailleurs.


Mon contradicteur :


Pas du tout. Si c’est ici que ça se passe, c’est parce que cela se passe ailleurs.


Moi :
— - Je vous accorderai que quelque chose ici contribue à ce qui se passe ailleurs. Pour être clair, je dirai que l’islamophobie a une efficience inattendue pour ce qui est du jugement sur ce qui se passe ailleurs, qui n’est pas de dénoncer “ le heurt de civilisation ”, “ les hordes barbares parties à la conquête de l’Europe ”, mais, plus cruellement et plus efficacement, de dénier toute existence aux Palestiniens. ”



Voilà les thèses. Répétons que la principale est d’affirmer qu’existe aujourd’hui un nouvel antisémitisme. Pas du tout lié à l’extrême droite répertoriée comme telle (Front national, SS français, que sais-je), pas du tout en connexion avec l’extermination des juifs d’Europe pendant la dernière guerre mondiale ou, si en liaison avec l’extermination, pour s’en féliciter et y trouver un modèle. On a tourné la page : le nouvel antisémitisme est un antisémitisme arabe. Les moins malins diront islamistes, mais, faisant bonne mesure, qu’Arabes et islamistes doivent désormais être confondus. Peu importe si un Israélien, effaré par les débats qui occupent la France ces jours-ci, avance des chiffres et avance qu’en dépit du Hamas, en dépit des assassins de la foi, la population palestinienne est une des plus laïque (encore) du Moyen-Orient.



Guerres


Il n’existe plus que des Arabes et par conséquent plus de Palestiniens. Discrédités, les Palestiniens. Inexistants, et évidemment, alors, arabes. Glissement politique, glissement où c’est la guerre totale que mène Ariel Sharon et le gouvernement d’Israël contre les Palestiniens qui sert de modèle. Et comme les Palestiniens ne sont plus désormais, pour les tenants de la thèse que je rapporte, autre chose que des Arabes, et des islamistes dans leur totalité, CQFD, les Palestiniens n’existent pas, étant précisément une création du “ monde arabe ”, et le nouvel antisémitisme islamiste est en réalité un antisémitisme arabe. Les Arabes contre les Juifs. “ Arabe ”, ayant obtenu ses titres de nomination racialiste, est la gomme terrible par laquelle les droits des Palestiniens, la colonisation des Palestiniens, est effacée en tant qu’analyseur politique de la situation contemporaine. Je vous disais bien que c’est plutôt guerre que guerre de religion qui est la clef des choses. Si bien que l’islamophobie devient l’idéologie de soutien à la guerre. Mais quelle guerre ? Pas nécessairement celle que vous invoquez. Question française et nous y revenons. De guerres, il y en a plusieurs à disposition : les guerres américaines, par exemple. Il suffirait pour les soutenir, de ratifier ce qui se passe en Irak comme on a ratifié ce qui se passait en Afghanistan. Or, le soutien à la guerre américaine, à part un quarteron spécialisé, ne semble pas totalement aller de soi en France : des manifestations étatiques, une position à double détente venue du plus haut de l’Etat ont sans doute mitigé l’aval. Et dans la suite des choses, en Irak, trop de désordre, de mensonges, d’arbitraire et de crimes ne permettent pas de soutenir pleinement et dans son détail une invasion, sans pour autant interdire d’en admettre le principe. Si revient aux bushiens la pleine propagande contre le terrorisme, la France est plus rétive à ce thème. N’ayant pour l’instant pas totalement l’Amérique de Bush au cœur, elle offre son peu d’esprit à l’islamophobie. L’Amérique de Bush a le bien et le mal, et surtout le terroriste. Une certaine opinion française s’octroie l’islamophophie. Nuance dans l’assentiment.


Si bien que l’islamophobie, ou propagande anti-arabe, devient un ralliement obvis, indirect aux guerres américaines. Là est la vraie conviction et non pas seulement la défense d’Israël qui sert ici de substitut. Si bien encore que, forme particulière, ici et maintenant, de ralliement aux guerres américaines, l’islamophobie permet de nuancer et de lancer ce courant pro Occident, nouvelle sornette qui, elle aussi, a traversé la rue : elle non plus ne procède pas de groupes traditionnellement d’extrême droite, mais du brio lunatique et pervers d’intellectuels qui, jusqu’à présent, portaient ailleurs leur foudre.



Adieu foulard

Affaire interne, affaire française, donc, que l’islamophobie. Création française. Et moi, mon bon contradicteur, je dirais volontiers ceci. Nous sommes en France et dans une France “ laïque ” où l’on ne parle plus que par la grille d’un confessionnal, et au nom des divers confessionnalismes. Il faut parler de religion. Non pour l’éclairer (les lumières sont une catastrophe pour certains nouveaux intellectuels). Voyez le voile, nom désormais du foulard, et la levée de boucliers féministes, laïcs sinon agnostiques, toutes cependant adoratrices du PS, qui réclament que les porteuses de voile soient traduites en justice pour délit sexiste. Voyez la stigmatisation sécuritaire, et non pas émancipatrice, du foulard donné comme subordination, soumission au patriarcat, excision morale, mutilation. Tant pis si celles qui portent le foulard le font par gré, militantisme, exhibition d’appartenance, convention, comme l’est aussi bien la croix et la kippa quand elle n’est pas “faciès ”.


Tant pis si la réalité est la réaction, le refus à reculons de la marchandisatisation de la femme, de sa sexualisation publicitaire dans les (star) académies diverses, refus des publications adonnées à la prostitutionalisation de la jeune fille. Réaction réactionnaire. Ordre moral dans les jeunesses qui va avec la disparition de l’inspiration politique.


Le conservatisme le plus huileux flirte avec les jeunesses. Tandis que, du plus haut de l’Etat, le sécuritaire plonge sur la France dans l’obscurantisme le plus complet, nom actuel du consensus. Entre les mesures Perben, les lois Sarkozy, contre lesquelles je ne vous ai pas beaucoup entendu et le sécuritaire des particuliers, la transition est bonne. Pourquoi ne voulez-vous pas que certains fassent du sécuritaire à leur compte ?



Méfait de l’étatisme

C’est dans cette atmosphère délétère - et n’allons pas chercher des explications sociales, elles sont d’emblée d’abord politiques -, la religion islamiste est la raison de tout. Des attentats anti-juifs et du voile. Et c’est le cercle. Des Juifs, qui se disent tels parce qu’ils pratiquent une religion et acceptent d’être nommés communauté (il n’en fut pas toujours ainsi, où êtes-vous, juifs révolutionnaires ? Il y a bien des Enfants de Massoud, il doit bien avoir des petits-enfants de l’Affiche rouge, mais savez-vous ce que c’est ?), des Juifs, donc, expliquent qu’ils sont pour Israël parce que l’Etat français a failli et ne parvient pas à les défendre des attaques antisémites.


Méfait de l’étatisme : quand on considère qu’un Etat ne va plus, cherche-t-on à inventer une force qui ne soit pas étatique ni d’action directe, une force propre aux gens, qui milite et qui explique, qui intervienne ? Pas du tout : on cherche un autre Etat. Evasion, évasion de l’idée. Et déplacement : la pègre persécutrice est islamiste et l’islamisme est la menace mondiale et la menace nationale.



Pègre antisémite

Et ces actions d’enfants dépravés, de ces lepénistes locaux contre les juifs qui leur tombent sous le poing ou le cutter, ces actions criminelles qu’on eût nommées fascistes, même si personne ne sait plus ce que cela veut dire, mais sait pourtant toujours ce que cela tranche, l’expliquer en disant que c’est un effet de l’islamisme et que l’Arabe est l’ennemi - et donc ennemis tous les ouvriers musulmans, les étudiants de même et les filles à foulard activistes -, est une guerre blanche qui ne répond à aucune “ année de cristal ”, et une thèse aussi globale, aussi obscurantiste, quoique pas encore aussi meurtrière, que la thèse d’un complot antisémite mondial de Sharon. Il y a de l’antisémitisme en France et il faut le combattre radicalement et d’autre façon qu’on ne l’a fait jusqu’à présent. En isolant la pègre, en la nommant telle, en ne persécutant pas les filles à foulard, en forçant les proviseurs à sévir. Ils sévissent et veulent sévir contre les filles à foulard. Ont-elles frappé un juif au faciès, quand ce sont elles qu’on frappe au faciès ? Alors, faciès contre faciès ? Guerre de religion laïque ? Recherche d’un combat qui donne au PS vigueur par la bande ? Ou sharonisme déchaîné, forme française, et considérée plus décente, de la furia pro occidentale issue bien sûr de l’attentat criminel contre les Twin Towers et, en fin de compte, ralliement à l’idéologie bushienne.



D’inédits négateurs

Ici, il faut dire quelques mots sur la nouvelle idéologie politique de Sharon et de son gouvernement. C’est une mutation idéologique, passant de la thèse du conflit à celle du complot, “ le complot arabe antisémite en vue de l’extermination d’Israël ”. Cette thèse ne m’intéresse que sur un point Elle a permis d’asseoir l’équivalence obscurantiste entre critique d’Israël et antisémitisme, qui a, du moins en France, permis la formation d’un groupe actif et inédit d’intellectuels invraisemblablement pro sharoniens. Cette concrétion, uniquement pour l’instant française, a pour ressort d’identifier l’Etat israélien non pas seulement à l’Etat juif, mais au nom même de juif, afin qu’indissolublement le sort de l’un soit présenté comme le sort de l’autre.


Si bien que, pour ces croisés d’une autre espèce, faisant opportunément jouer le terrible écho, l’extermination des juifs d’Europe, misérables habitants des ghettos ou résistants, l’extermination donc des juifs d’Europe vient valider un Etat fort et belliqueux.


Mais contrairement à ceux, dont parle Primo Levi, qui, dans les camps, dans leur agonie, rêvèrent de la terre d’asile, ce n’est pas le “ refuge ” qui inspire les nouveaux croisés, mais le para israélien, et le culte de la victoire dont Sharon, par ceux-là, est dit l’emblème. Un Etat fort et légitime pour que jamais l’antisémitisme n’atteigne de juifs ? Est-ce cet espoir des premiers sionistes qu’ils reprennent ? Mais les premiers sionistes, rousseauistes à leur façon, voulant partir de zéro, voulaient aussi l’oubli de toute persécution. Ce n’est pas le cas des nouveaux croisés. Au contraire. Car sans elle, sans la persécution, ils n’ont aucune légitimité possible et apparaissent politiquement nus : pro américains et pro Sharon. Alors, faisant jouer en sourdine l’extermination, et le camp comme horizon indépassable de notre temps (et en ceci pleinement fidèles à la nouvelle philosophie), ils en quittent pourtant la mémoire singulière et établissent finalement l’équation suivante : celui qui est pour Israël, Etat fort et potentiellement (selon les mêmes) victorieux, est contre les pauvres juifs qui périrent dans la chambre à gaz. Tout clairement, ces pro sharoniens sophistiqués sont des négateurs. Car les juifs misérables des ghettos d’Europe, les résistants au nazisme qui moururent dans les supplices n’étaient pas les mêmes (en aucun sens trivial du terme) que ceux qu’en leur nom les nouveaux croisés demandent de défendre. Au nom du refus de la faiblesse, ils font de ceux morts dans les chambres à gaz des faibles.


Promoteurs de la thèse d’un antisémitisme nouveau (arabe) et clôturant ainsi l’extermination des juifs d’Europe, tout en gardant dans la manche l’extermination, sans laquelle les craintes qu’ils veulent inspirer sont vaines et sans mesure, les nouveaux croisés prônent une nouvelle identité juive concentrée dans l’Etat d’Israël. Tout propos contre la politique israélienne doit être établi comme une atteinte à cette identité. Affaire intérieure israélienne ? Nullement. Car cette nouvelle identité qui nie les gens qui, se disant juifs, ne sont ni pro israéliens, ni traditionalistes, ni communautaires, ni religieux, juifs de toute part en somme, cette nouvelle identité n’a de sens que si elle est acceptée ou imposée à tous ceux qui se disent juifs et qui ne sont ni pro israéliens, ni communautaires, ni religieux. A moins qu’il ne s’agisse de forcer ces gens qui se disent juifs à renoncer à le dire. Cela ne vous rappelle rien ? Créer des juifs marranes, mais dont les persécuteurs sont les nouveaux croisés ?



Résumons-nous

Car tout tient à une affaire d’Etat. Ceux qui se disent juifs sans attribut en reçoivent un : il n’y a pas de juif sans Etat, à condition qu’il s’agisse d’un Etat juif. Voilà l’ordre. C’est ce passage à l’étatisation qui ordonne aux juifs de toute part, aux juifs laïcs, athées, universalistes, de se soumettre au nom exorbitant d’Etat juif. Et d’établir que, contre ce Juif-là, un nouvel antisémitisme voit le jour qui ne peut être que le fait de l’Islam. Islam terroriste tel que les bushiens américains en font l’adversaire du bien qu’ils incarnent, même si, avec l’Arabie Saoudite, cet Islam-là fut cousu main à Washington.


Le nouvel antisémitisme est bien moins alors le transfert en France de ce qui est communément nommé conflit du Moyen-Orient et devrait bien plus exactement s’appeler guerre de persécution coloniale menée par l’état israélien contre les Palestiniens, que l’acclimatation oblique d’un pro américanisme nouvelle manière. Le pro américanisme nouveau fut contemporain du massacre des Twin towers. Il avait pour contenu le mal incarné par le terrorisme islamiste. Ce dernier point idéologique ne tient pas longtemps la route car viennent des guerres dont tout laisse entendre que leurs enjeux sont différents. Soutenir ouvertement la guerre en Irak peut présenter des difficultés, et, entre autres, celle que représente la formidable catastrophe que cette guerre entraîne. Alors, le seul moyen de soutenir l’idéologie américaine en restant discret sur la guerre consiste en un déplacement. La défense inconditionnelle de l’Israël actuel permet de manier l’idéologie sans manier entièrement la matière politique, celle que les guerres américaines disposent.


Mais reste que les agresseurs de jeunes enfants juifs se disent musulmans. Le fait véritablement nouveau est donc qu’il existe des lepénistes musulmans. Invoquera-t-on une forte tradition antisémite dans l’Islam populaire ? Le cosmopolitisme des villes et des écoles n’avait jamais empêché les sentiments, mais avait empêché les coups. En refusant l’entrée dans ce cosmopolitisme-là, citadin, en faisant là-dessus et particulièrement avec des mesures répressives, exception, l’Etat français sécuritaire a créé de tristes vocations lepénistes et tout le charroyement des argumentations montre que tout cela est une affaire d’ici. Comme le voile. Avec l’interdiction du voile, la laïcité, au contraire de ce qu’on pense est en grand péril. La mesure d’interdiction ne sera-t-elle, par son inconséquence, la voie par laquelle, s’alignant sur d’autres pays européens où le confessionnalisme est plus courant, l’Etat français, changeant de forme, abolira la laïcité ?


Mais prendre des juifs comme cible est strictement un trait lepéniste. Des cibles, il pourrait en avoir d’autres, sur des sujets qui contrarient et enflamment les vindictes. Seul, en France, le fascisme, de quelque provenance que soient ceux qui s’y rallient ou le réinventent, a crié et crie “ mort aux juifs ”. Certains savent comment ici répondre.