Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

La cabine téléphonique

in La distance politique, décembre 2001

(décembre 2001)

Palestine…

Que ce soit un à un ou ensemble, l’organisation politique a toujours affirmé que le peuple palestinien avait droit à son territoire et à un Etat qui soit le sien. Nous sommes, et nous étions, pour le retrait des territoires occupés, les accords d’Oslo, sinon de Camp David et la reconnaissance de l’Etat d’Israël. En un mot, nous sommes pour que s’achève l’occupation coloniale - la dernière du monde - des territoires occupés, par les colons et leurs gorilles, l’armée israélienne. Nous étions, et nous sommes pour la paix, paix pour les palestiniens, et les Israéliens.

Belles âmes repeintes à coup de principes inapplicables, direz-vous. Je réponds : pas si belle que cela. D’abord, parce que nous n’obtempérons pas à l’ordre donné par une partie de l’opinion selon laquelle critiquer ou vitupérer Israël, c’est se déclarer ou nazi, ou traître si l’on est soi-même juif. Il y a comme cela des équivalences qui le deviennent d’être pesées sur les plateaux de la même censure : quiconque contre la guerre de Serbie est pro Milosevic, quiconque contre l’intervention en Afghanistan applaudit aux crimes de masse contre les Twin Towers ; quiconque contre la politique d’Israël est antisémite et pourquoi pas terroriste. Même, si, comme nous, on condamne la politique d’attentats contre les civils, politique criminelle et désastreuse. Oui, si quiconque pour la paix, avec ce qu’elle comporte, est dit antisémite aujourd’hui, c’est qu’hélas, ici comme ailleurs, antisémitisme et anti-politique israélienne se sont confondus. Et qu’ils soient (mis à l’abri par la distance) anti-palestiniens ou pro palestiniens, les pilotes de la querelle - et de la guerre -, pourvu qu’ils aient la foi, et foi dans le néant, clament, à fond d’abîme, la même formule racialiste. Jolie réussite des dieux inlassables.

Ainsi va le monde de l’opinion quand les catégories “ d’appréciation ”, je ne peux dire “ de jugement ”, sont la religion, le rite, le sacré, la croisade du bien contre le mal. Toutes notions, il faut le souligner, qui viennent judicieusement relayer le communautarisme, l’ethnicité à tout crin. Cette sale notion ethnique, avait et a toujours une fonction politique : habituer les peuples à un redécoupage de la disposition territoriale, quand ce redécoupage, sous forme de “ regroupement final ” peut devenir profitable à terme à l’hégémonie US.

Pour ce qui est des droits de l’homme, personne n’en a plus besoin, puisque la séquence ouverte par la guerre en Afghanistan est celle, patente et sans ambages, de la politique du plus fort. C’est la politique des Etats-Unis d’Amérique. État s’en prenant à d’autres Etats, alors qu’on nous avait expliqué que la question de l’Etat était désuète. Oui, les beaux temps du communautarisme et du droit-de-l’hommisme sont révolus. La France regarde tout cela de très loin. C’est qu’elle entre en période électorale. La France, devenue province par élections interposées, regarde son nombril électoral et il lui semble le nez de Cléopâtre. En gros, et lus les journaux, cela s’est passé ainsi.

En détail, il faut accorder que l’opinion française, dans les débuts de la guerre d’Afghanistan, fut d’abord réservée, ou pas alignée, car échaudée par son propre unanimisme pro guerre américaine en Serbie, lequel très vite était tombé en miettes de silence au vu des résultats. Ensuite, au moment de ce qui s’appelle la “ victoire en Afghanistan ” et qui est sa mise en scène, l’opinion, courant avec intrépidité au secours de la victoire (américaine), exécuta un ralliement impeccable à la surpuissance de l’ “empire ”. Empire de comptoirs (militaires), plus que de conquêtes traditionnelles, puisqu’il s’agit moins de conquérir des terres que, par triturage et découpage des pays, d’en faire des postes-frontières américains.

Mais, chagrin patriotique mis à part, nous sommes dans la politique du plus fort. Les USA se fichent comme d’une guigne des avis de l’ONU, qui (pour une fois, un lieu commun retrouve sa vigueur littérale) est à leur botte, se fichent des avis et des droits : droits de l’homme - l’homme, et la femme, n’a qu’à être américain, que diable, et pas cannibale -, se fiche du droit, le droit international par exemple interdisant de liquider les prisonniers. Qu’à cela ne tienne ! Les talibans moyenâgeux ne relèvent pas du droit de la guerre : Tuons-les tous, et pas de prisonniers.

Or précisément, la situation au Proche-Orient, nom politiquement correct de la guerre qu’Israël mène contre les Palestiniens, montre le changement d’horaire. Là, trop évidemment, les Palestiniens se battent pour un Etat, et la guerre des pierres ressemble fortement à une lutte de libération nationale contre un colonat et un Etat colonisateur. L’autorité palestinienne assignée à résidence ? Arafat est réputé gâteux, bourbeux, opportuniste, plus fréquent des incapables… Depuis quand le dirigeant d’un peuple, aussi incapable soit-il, est désigné par une puissance étrangère ? Et, au point où nous en sommes, ne faudrait-il pas que tous les dirigeants du monde, quels que soient leur mérite et leur démérite, soient élus à Washington ? Mais tollé, ici. En tout cas, qu’Arafat, le peu désiré et le peu désirable, mais dirigeant d’une autorité palestinienne laïque et légitime qu’il a fallu quarante ans pour obtenir, quant même cette autorité serait délitée, soit fait prisonnier chez lui, tandis que Colin Powel reconnaît, par discours et précaution, son autorité, ne provoque qu’une simple inquiétude. Ce qui inquiète en vérité, c’est la violence de l’acte de guerre, c’est la ben ladenisation d’Arafat au fond de sa grotte domiciliaire. Cette analogie, pourquoi ? Parce que la guerre d’invasion de l’armée israélienne contre les territoires palestiniens, la tactique de l’outrance : massacres, assassinats ciblés, maisons détruites, enfants collatéraux tués, de même que les attentats suicides contre des civils en détresse, ne relèvent ni de la religion : islam contre judaïsme ; ni de l’ethnicité : arabes contre hébreux. Ni du choc des civilisations. Ni du bien contre le mal. La guerre d’invasion de l’armée israélienne relève de la guerre d’Afghanistan.

La politique d’invasion, les assassinats ciblés ; le découpage de territoires, le dépeçage, qui est en fait la technique américaine actuelle ; le non-respect des accords ou des prescriptions de l’ONU, auxquelles correspondent les attaques suicides contre les civils, toute cette politique désastreuse, prend son modèle dans la guerre d’Afghanistan.

Sharon a trouvé que le plus court chemin menant à une victoire que chacun, jusqu’en Israël même, sait illusoire et temporaire, était de se faire l’Américain de la région. D’ailleurs, se faire aussi Bush que Bush a l’avantage de remettre en place ce qui avait été déplacé. À savoir, de ramener au Moyen Orient une tutelle américaine qui voulait s’exercer ailleurs, d’empêcher les USA de s’éloigner de cette partie du monde, d’assister, sans le conjurer, à un décentrement de la politique américaine, se déplaçant vers l’orient. Et, mieux encore, d’obtenir des vrais USA, centraux et non périphériques, qu’ils cessent leur va et vient, selon les conjonctures, entre palestiniens et israéliens. Autrement dit, copier Bush, égaler ses méthodes, inclure sa conception, se proclamer le Bush du Moyen-Orient, et, si l’on peut, surpasser l’original, dire au monde “ chasse gardée parce que, ici, les USA c’est nous ”.

Voyez. Tant en Palestine qu’en Afghanistan, il s’agit par la guerre d’obtenir la destruction d’un régime : le régime taliban là, le régime de l’autorité palestinienne ici. Cette formule a été mise au point récemment. En Irak et son million de morts, les USA laissèrent pour des raisons géopolitiques (en ce temps-là, en faire une arme de rechange contre l’Iran), qui auraient pu valoir autrement aujourd’hui, Saddam Hussein en place Dans l’un et l’autre cas, la destruction du régime prend prétexte de l’accointance du régime en question avec le terrorisme, ici celui du Hamas ou du FDLP. Dans les deux cas, encore, l’attaquant cherche à créer une situation autre, dite nouvelle et profitable pour lui, en Palestine, l’abolition de tout processus de paix, l’abandon définitif des accords d’Oslo, et la volonté d’obtenir une nouvelle déclaration de l’ONU. Toute “ nouvelle situation ” ayant pour objectif d’en finir avec l’autorité palestinienne, dont le Hamas est le candidat fossoyeur.

En un mot, au terrorisme répondre par le terrorisme d’Etat et par des actions militaires criminelles. Et empêcher, à toutes fins, que se crée un Etat palestinien indépendant, avec retrait des colonies. Ainsi, la doctrine Bush se parachève. Car un des éléments de sa politique de guerre (quelle sera la suivante ? Somalie où les USA essuyèrent un échec, Soudan ?) est de rendre responsable un Etat des pratiques terroristes qu’il n’a pas su juguler ou qu’il a autorisé, ou de le rendre comptable de ce que les USA nommeront, à façon, “ pratique terroristes ”. En raison du Chiapas, de sa conception de la lutte en temps de paix, soudain nommée par un caprice sanglant des USA, terroriste, intervenir au Mexique ? Intervenir de nouveau en Irak ? On sait que cette question est en balance. En plus, cette inédite correction de la doctrine Monroe (qui repousse toute intervention européenne dans les affaires de l’Amérique avec réciprocité du principe) permet que la guerre ne soit pas soumise au Congrès, mais couverte par l’ONU. Palestine et Afghanistan affichent un terrible point commun. C’est que sont face à face politique dans une consécution affreuse, terrorisme d’Etat et politique terrorisme. Voilà le point commun, et le mimétisme entre les Etats-Unis et ses adversaires qui a été si souvent invoqué, se trouve là illustré. Comme autrefois, en Algérie, la France légale couvrait des pratiques atroces de tortures et d’exécutions sommaires, l’Etat pratique un terrorisme légal.

Un mot encore. Qu’on cesse de nous bassiner par l’équation : la réprobation d’Israël et de sa politique relève de l’antisémitisme. Une des conséquences les plus désastreuses de la situation est de poser une suite d’équation : vouloir un Etat palestinien, c’est être pro arabe, avec ce que cela comporte de terreur feinte ou réelle, ethnique en son fond et en sa forme, fantasmagorie d’une vague arabe comme on en avait conçue à propos d’un péril jaune. Et dans ses façons les plus crues : péril arabe = péril islamique. Manifestement, ces “ équations ” reposent sur deux “ axiomes ”.

- Il n’y a de guerre au XXI ème siècle que de religion.

- Un juif athée, laïc, dont le pays est celui où il vit et où il travaille (et non pas Israël), un juif, si j’ose dire, “ historique ”, dont seule l’histoire des persécutions ou des combats constitue le for intérieur, ou bien, hors histoire, simplement sa conscience ; un juif qui se dit juif alors qu’il n’est ni communautaire ni religieux ni traditionnel, qu’il n’appartient ni à une communauté ni à un groupe et encore moins à un lobby (“ lobby juif ”, comme le disait Mitterrand) ; un juif qui n’appartient pas, et qui rejoint les combats qui lui semblent justes, combats qui ne sont, au sens ethnique, moral, religieux, pas “ les siens ”, est impossible. Déchéance des temps. Impossible, sauf israélien. En effet, impossible dans ce qui s’est appelé le monde, la diaspora, que ce juif-là existe.

Je ne parle pas des mouvements “ pour la paix maintenant ”, très vivaces après la guerre du Liban en 1983. Les massacres de Sabra et Chatila dont le bourreau était Ariel Sharon n’avaient pas passé. Les jeunes gens désertaient et même fondaient de petits groupes dont le nom signifiait : “ je ne servirai pas au-delà de la ligne verte ”, (la frontière avec les territoires occupés, Cisjordanie et bande de Gaza). Disparus eux aussi, aujourd’hui, temps d’un consensus de guerre sharonien presque exclusif ? Temps aussi où une même personne dit à la fois, sans broncher : ” Il faut éliminer Arafat, écraser les palestiniens, il n’y a que la force qu’ils comprennent ”, vieux cliché colonial. Et, dans un même souffle “ La force ne résoudra jamais rien. La seule solution est un Etat palestinien indépendant et viable ”. Disparus, ceux qui veulent un Etat palestinien, et dénoncent les massacres ? Non, les opposants résolus à la guerre n’ont pas disparu, mais si peu nombreux qu’ils tiendraient dans une cabine téléphonique. Pourtant, en Israël, c’est eux qu’il faut entendre.

- Sur les horreurs commises dans les territoires occupés, lisez disent-ils, le livre de Amira Hass aux éditions de La fabrique. Ou Gédeon Levy.

- Sachez, disent-ils qu’il n’y a pas un israélien dans les territoires occupés. Entendez : il n’y a que des colons (dont le groupe Gusha Emounin, le bloc pour la foi) et l’armée.

-Sachez qu’un sondage récent montre que le Hamas est loin d’être majoritaire :23% contre 35 au Fatha. D’ailleurs, fichez-nous la paix avec l’islam, beaucoup de combattants palestiniens étaient des Arabes chrétiens (maronites, syriaques etc.)

- Sachez que la politique Sharon est une politique “ après nous le déluge ”, une politique du pire, pour qui l’exemple du Liban est essentiel. Je veux dire : l’effet de ce que Sharon fit au Liban. Il trouva un sud Liban laïc et favorable, dont l’intervention, d’une cruauté que n’égale que la cruauté présente, fit un Liban islamiste et défavorable à toute paix.

- Enfin, disent-ils, mais ce n’est pas vos oignons, la chance inouïe des Israéliens, c’est que, pour eux, politique éthique et politique pragmatique sont indissociables. Oui, politique juste et “ real politik ” sont indissociables. Car la survie d’Israël ne devra qu’à la justice. Plus on s’éloignera de la justice, plus on s’écartera du pragmatisme. Les grandes puissances peuvent se permettre tous les crimes. L’Etat hébreux doit être juste, par bas intérêt s’il le faut, minoritaire qu’il est dans la région. Sinon il disparaîtra. Et cette chance inouïe que je mentionnais n’existe que si les Israéliens s’en saisissent. Les chances de survie de l’Etat d’Israël dépendent de sa capacité à la justice.