Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Critiquons les militants qui ont abandonné les usines

Paris, Le Perroquet, numéro 71-72, été 1987

(juin 1987)

Si la conjoncture a changé (nous en avions indiqué d’autres signes), elle ne change pour certains que là où le sens du changement fait défaut. Ainsi ont été érigés en référent, mis sur le trône, des défilés novembrables d’où quelques-uns voient ressortir intacte la force dont une France, à arc mais sans flèche, fait traditionnellement sa faiblesse ; et son fétiche. Il était fort difficile d’en faire un événement, les acteurs eux-mêmes ayant fait l’éloge du vide. On pouvait au moins en faire une date.

Mais il est patent que, sur le plan de l’opinion qui ne fait jamais le printemps, étant plutôt corbeau qu’hirondelle, une époque s’achève. Celle de la renégation, du repentir. Il n’est plus de mise d’exhiber des cortèges de flagellants, de faire de l’idéologie du carriérisme le ressort même de la carrière, d’abjurer en public le péché de quelque militantisme. Il n’est plus à la page de gémir sur les erreurs passées. Plus dans le coup de faire du Goulag le cheval de Troie de la démocratie. Ce n’est plus le moment de soupirer sur... Sur quoi, en fait ? Là est tout le problème. Sur le fait d’avoir « fait 68 » et, mieux, d’avoir fait la suite (jusqu’en 74) ? Plus le moment de geindre et de se reprocher d’être entré en politique ? En militantisme ? Dans une organisation ? Ce sur quoi ne plus faire contrition reste encore brumeux. Brume qui pour se dissiper exigerait de réfléchir, d’effectuer ce que, jadis, on appelait un bilan. Bilan très peu commercial, mais tout de même comptable, au premier chef, de lui-même. Jadis, ai-je dis. Car Jadis est le mot qui sourdement plait et peut-être tout ce qui restera de cette fin du reproche... Puisque, si ce qui se termine est le temps du repentir, ce qui se substitue à lui est le temps de la nostalgie et de la légende. Pour l’instant. Espérons : si le passé devient beau, le présent deviendra-t-il moins aimable et le mot d’avenir pas le moins utilisé de la langue française... Pourvu que ce ne soit pas l’avenir du passé.

La nostalgie fait la légende car cette dernière est ce qui rend légitime qu’il y ait eu un passé. Non ce qui rend ce passé légitime. Il faudrait, pour ce faire, répondre à la période de résipiscence, répondre à la politique qu’elle prônait, l’exclusivité des droits de l’homme, répondre politiquement à cette politique. Or, la nostalgie, la légende, ont un tout autre projet qui est d’établir une filiation. Une filiation, une « génération », pour n’en parler qu’une fois, ce sont les « Héritiers » que cette famille mérite. « Familles, je vous hais », répéterai-je après le vieux Gide. Une filiation. Il s’agit d’établir que ceux qui sont aujourd’hui (en place) sont ceux qui furent. Tant il est vrai qu’il n’y a de légende que sur les généalogies et celle qu’on nous propose n’éclaire que le bottin sans monde.

Établir une filiation et non une faille. Les temps actuels sont tels que tout jugement sur eux exige une prise de position, une évaluation sur l’histoire récente : années 60, 68, 70. Or la filiation, la nostalgie, ne font qu’opposer aux dits 10 ans d’erreurs, 20 ans de continuité. Non entre ces temps et le présent, mais entre le présent et ces années. Tout se passe comme si il fallait démontrer que l’issue naturelle de ces moments, disons de tempête et d’espoir, était le calme et le sans-espoir de la séquence mittérandiste. Et mittérandistes, de se faire en soixante-huitistes la tête du mittérandien qu’on sera plus tard. La nostalgie sert à établir la permanence là où la rupture a brisé. Si bien qu’au lieu d’une légende épique, on a une hagiographie médiocre, à la mesure de la réalité qu’elle veut conforter. Mascarade.

C’est un ressort banal du journalisme politique d’ériger en figure des gens qui ont été au PCF et qui n’y sont plus ; et qui intercalent entre le moment de leur entrée au PS (ou dans la thora) une séquence obligée d’activité militante révolutionnaire. Ce sont à ces années, pour l’instant soixantaires, que par surcroît on fait jouer ce rôle de passage. Et c’est ce passage qu’on veut nous faire prendre pour leur substance même, pour ce que le tri des acteurs exhibés matérialise, et le va-et-vient canonique dans et hors du PCF, et le tango entre une politique active et le PS. Si la nostalgie était l’établissement d’une continuité fallacieuse, la légende, elle, exemplifie le rituel du passage : ceux qui sont (quelque chose) sont ceux qui ont été (au PCF). Alors qu’on pourrait soutenir la thèse que n’arrive quelque chose que quand ceux qui sont, n’y ont, ni de près ni de loin, part. Ainsi va la légende. Loin du voyage et des combats. Loin des intervalles qui font les chants.
C’est sur la faille que nous intervenons dans l’entretien qui suit, et sur ce qui est le plus près d’elle : les militants de la Gauche Prolétarienne, qui, pour ceux qui ne se sont pas reniés, souffraient d’une voisine maussaderie : sûrs que l’histoire s’était tue dès qu’ils avaient cessé de la faire parler, n’étaient-ils pas devenus ventriloques ? Car s’étant retiré, ces militants, ni devant les chars russes de Prague, ni devant l’échec du stalinisme, devant quoi reculaient-ils ? La Politique ?