Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Vive la révolution. À propos d’un entretien avec Alessandro Russo

Paris, Le Perroquet, numéro 71-72, été 1987

(juin 1987)

Qu’une sinologie éclairée, progressiste, soit possible, cet entretien avec le spécialiste italien Alessandro Russo en donne un exemple.
J’appelerai sinologie et sinologue toute étude savante, toute personne, qui, outre la connaissance de son objet, celle de la langue et des textes, partage la conviction que l’histoire de la Chine est une histoire longue, incommensurable avec toute autre... (1) Truisme, direz-vous, mais qui n’en est pas un, considéré combien cette apparente évidence a de conséquences et combien celles-ci opèrent le partage entre une sinologie réactive et celle que j’ai dite éclairée, c’est-à-dire éclairante. La distinction elle-même semblait inespérable ! Tant étaient admis que l’une, la sinologie, et l’autre, l’histoire longue - un certain usage de la catégorie d’histoire longue - allaient de pair, et pour sa plus grande gloire, avec une sinologie occidentale (Granet oublié) qui, ne pouvant renchérir sur son Orient, en fait son « pays de l’Est ».

Car le thème de l’histoire longue de la Chine, davantage qu’une lapalissade, est un cheval de bataille. C’est en le chevauchant, après Balàzs et sa « Bureaucratie céleste », qu’il a été possible pour un Simon Leys d’exercer à propos de la révolution culturelle (Grande Révolution Culturelle Prolétarienne ou GRCP) l’art tout nouveau philosophique, dans la modalité désormais convenue d’une horrification, curieusement affaiblie par un très singulier « circulez, il n’y a rien à voir » ... Le sinologue, face à la révolution culturelle, hormis qu’il se déclare occidental en lui déniant tout sens, se déclare sinologue en la déclarant chinoise. Ce qui, pour lui, et pour le cheval que j’évoquais plus haut, signifie qu’elle n’est que l’avatar de cette histoire longue, à savoir inchangeante, immobile, répétitive.
Rien n’arrive sous le soleil chinois que ce soleil n’ait déjà éclairé. Le paradoxe ou la contradiction est que cette thèse - puisque thèse il y a - s’emploie à soutenir, et, que la révolution culturelle est un événement nul, qu’il ne s’y trouve que vieilles lunes éternelles - Mao est un empereur parmi les pires -, et, que toute révolution étant une exception atroce, elle a ces caractéristiques. Ainsi la GRCP relèverait entièrement du goulag parce qu’elle ne serait qu’une métamorphose de l’histoire éternelle de la Chine et ramenée ainsi à l’essence despotique de cette dernière. Car s’il y a histoire longue, c’est qu’en Chine, elle est celle d’un Empire et d’un État millénaires. Qui, fussent-ils abolis par la République ne laisseraient au penseur que le monarchisme de leurs catégories.

Éclatant exemple d’une mésaventure « sinique » de la nouvelle philosophie « tout-État », qui, ne détestant l’État totalitaire qu’au profit d’un autre, démocratique, va chercher les secours du premier, et loue en quelque sorte l’État despotique comme norme dont la révolution dénoncée s’est écartée ! Il fallait cette impasse logique pour qu’une partie de la sinologie puisse s’enrôler sous la bannière des droits de l’homme, n’ayant pas sous la main de dieu slave (et de Soljénitsyne) qui puissent nous sauver ! Puisque la Chine n’a pas de dieux mais une histoire dont l’immensité quand on insiste sur son invariance peut tenter de jouer ce rôle...

C’est précisément par le refus de cette invariance qu’un autre versant de la sinologie s’engage. Pour elle, il y a histoire longue certes - et jusqu’au « rythme » même de l’histoire immédiate - mais il y a aussi une histoire moderne de la Chine qui n’est pas répétition de l’ancienne ; dont tout l’enjeu est de savoir sur quelles notions distinctes, sur quels thèmes, elle se constitue. Ici, conclure sur la révolution culturelle est une question cruciale. Car l’histoire moderne (longue) est celle de la péremption de l’histoire impériale et ce qui disparaît avec l’Empire, c’est un certain appui de la conscience nationale chinoise sur l’État. Si bien que le cheminement révolutionnaire est tout en même temps révolution et tentative pour donner à la conscience nationale une consistance nouvelle qui, pour des raisons anti-traditionnelles, est aussi nécessairement anti-étatique. Un marxisme non étatique (non confucéen) : celui d’un Li T Jao et son élève Mao Tsé Toung ? Ceux-ci en auraient eu le projet et celui-ci aurait traversé les débats qu’on connaît. Au travers d’une certaine acception du marxisme chinois, c’est l’identité nationale - menacée aussi par les divisions géographi¬ques de la Chine - qui aurait été en jeu, au delà de la guerre de libération. L’échec de la GRCP, de son contenu anti-étatique, le fait qu’elle n’ait pu faire le bilan du marxisme-léninisme, mais qu’elle en soit restée son bord extrême, agit dans cette conjoncture, où c’est la dialectique d’une histoire longue et d’une histoire moderne qui est active.

Ici donc, s’il nous est parlé de la révolution culturelle, ce n’est pas parce qu’elle est sans doute la dernière révolution de l’histoire (l’ultime en tous cas dont le marxisme-léninisme fut le paradigme). C’est parce que, son solde inéeffectué, son intelligence abandonnée à la renégation, dissimule son caractère de révolution inorthodoxe et le rôle essentiel qu’elle a eu, et a, dans la conscience chinoise, pour ce qui touche à son identité nationale, sa présence moderne. Vive, donc, la révolution culturelle !

(1) Pour les uns, histoire longue signifie récurrence éternelle des mêmes schémas politiques. Pour les autres, l’histoire longue n’exclue pas la longue rupture (et la large modernité).