Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

La Décision de Moses Finley. Hommage à M. I. Finley

Paris, Le Perroquet, été 1986, numéro 64

(juin 1986)

Nous aurions pu dire, si le temps ne nous avait manqué, que nous aimions Moses Finley comme peuvent le dire ceux qui ont eu la joie d’être ses amis. Nous l’admirions, le lisions et l’avions vu une fois. Si cette fois n’était pas si proche de sa disparition, si cette fois n’était le Jeudi 15 Mai 1986, au matin, parler de cette rencontre ne serait que la façon dont, de nos jours, la mort d’un homme grand est le prétexte donné à des vivants moindres de le mettre à une place qui n’est que la leur, de raconter leur vie, de s’honorer soi-même de l’hommage qu’on dit rendre.

Mais avec Moses Finley grand savant spécialiste d’histoire ancienne, on n’encourre pas ce risque, quand bien même ce n’est pas sur l’ensemble de son oeuvre que nous intervenons ici (nous y reviendrons), mais que nous rapportons cette rencontre. Nous avons eu la chance de le rencontrer, de converser avec lui ce 15 Mai 86 et la générosité, étendue sans doute sur toute une vie, fut, alors, de sa part, de tenir à nous recevoir alors qu’à l’arrière du bureau où nous nous tenions, rôdait l’inquiétude, résonnait la basse continue d’un va-et-vient d’infirmières.

Peut-être avons-nous le droit de le décrire, de faire le récit de cette visite... Ce n’était pas en spécialiste d’histoire ancienne que nous nous présentions, mais parce que dans ce domaine où il était un maître, c’est-à-dire à la fois un meilleur et celui qui se reconnaît des élèves et des pairs, il avait abordé et mis en place des éléments à propos de la pensée de la politique qui nous semblaient sans précédent.

Sa préoccupation était - entre autres -de cerner une conception de la démocratie. Il lui était peut-être indifférent, mais pas à nous, que cette notion, entièrement déterminante de celle de politique, fut à l’opposé de ce qu’entendent par là les sociétés parlementaires, éloignée d’elles de toute la distance de la matière qu’il traitait, Grèce et Rome, certes, mais aussi, et surtout, de la dimension représentative qu’elles affirment. Cette démocratie, en effet grecque, entretenait une discrète et subtile polémique avec ce que les temps actuels signifient par là. Comme elle en entretenait une, ouverte, avec les doctrines dites élitistes qui supposent qu’un peuple gouvernable est un peuple gouverné, c’est-à-dire sans action sur les décisions et inactif en toute chose.
Revendiquant ce sérieux des savants, qui est leur droit et leur discipline, et leur interdit d’outrepasser leur champ, c’était son maniement de la démocratie en Grèce qui lui interdisait les extrapolations, tout en même temps qu’elle pourfendait finement un écoulement sans obstacle d’une « grécéité » politique dont l’occident aurait été le mécanique héritier. A l’entendre, que l’affaire grecque ait eu lieu une fois devait être l’amorce d’une pensée, non d’une nostalgie, ni la première pièce d’un héritage. Cette pensée, est-ce trop dire qu’elle ouvrait à celle de la politique dont l’invention en Grèce n’était pas le précédent, mais l’indice que toute, digne de ce nom, s’invente ? C’est ce que nous étions venus lui demander. Car « L’invention de la politique » (1) était une réflexion non sur le génie qu’il y faut, ou le hasard qui s’y trouve, mais sur sa discontinuité.

Ces indices sur la pensée de la politique, étrangers à une traditionnelle démarche sur l’histoire, lui faisaient craindre - ou s’amuser - d’être traité d’anti-marxiste. Ayant payé le prix du contraire, on verra plus loin comment, il aimait à se déclarer « anti-antimarxiste ». Mais c’était, ce jour-là, de politique et de démocratie qu’il nous entretint comme si, de même que dans son oeuvre, il s’agissait là de sa réponse d’historien aux « philosophies de l’histoire ».

Et il était pour nous rafraîchissant qu’à la caducité de l’histoire réponde, en un lieu qui était le sien, l’émergence de la politique. Car si Finley se déclarait inapte aux extrapolations, s’il n’y avait rien à induire, et il dirait pourquoi, les deux bouts du temps lui importaient. Comme on le voit dans la préface de « Démocratie antique et Démocratie moderne », si l’une lui était chère, l’autre ne lui était pas indifférente. De la démocratie, il donnait un critère : la participation populaire. Il n’était vraiment pas nécessaire d’objecter à un théoricien de l’esclavage qu’elle ne concernait que les citoyens. Au contraire, l’intérêt de ce critère est précisément qu’il n’est pas marxiste au sens où la vieillesse de ceux qui font un certain usage de cette doctrine a rendu le terme vulgaire.

C’était, non la participation assignée à une classe, mais la participation populaire elle-même comme critère d’une décision politique. C’était certes en Grèce, absolument en Grèce, la présence d’un peuple sur le lieu, dans l’occurrence des décisions. Durant peu de temps, avec des gens venus parfois de très loin, dans une complexité que l’analyse décrit, mais participation aux décisions. Ce critère de démocratie, il est bien aisé de dire qu’il est historique, historiquement daté, et Finley est le premier à défendre qu’il en soit fait un usage différent, mais il ouvre les yeux sur une autre réalité : moins l’espoir de voir revenir cette démocratie directe, que la nécessité de savoir que la démocratie n’a pas été « toujours et partout » : élection de représentants, délégation ; mais forme d’un pouvoir et événement d’une décision.

Là aussi, pour part, résidait sa subtile polémique avec notre temps, lui qui faisait remarquer que l’apathie d’un peuple n’est pas la condition du succès d’un gouvernement.

Polémique subtile parce que, découvrant dans la Grèce l’invention de la politique, il laissait à d’autres le droit de se poser la question : celle qui cherche, plus qu’à savoir si c’est une invention perdue, oubliée, qu’est-ce que la politique quand on en entend l’existence au régime de l’invention. Et que le temps où elle avait eu cours fût si reculé était, pour Moses Finley, à la fois la matière de sa découverte et une exemplification critique à l’encontre de tous ceux qui voient la politique partout pour la voir plus commodément dans les régimes, les gouvernements qui se succèdent. Mais cela, peut-être, étions-nous venus le lui demander...

Moses Finley nous attendait, heure dite, dans sa maison de Cambridge en Angleterre qui parmi toutes les maisons victoriennes semblait un bungalow d’outre-atlantique envolé de là-bas, posé ici, sur la pelouse. Un toit qui semblait plat, des murs qui appelaient les lattes en bois... Maison qui semblait l’avoir suivie depuis l’Amérique, migratrice, attachée comme semblait l’être Finley à ses origines américaines.
L’Amérique, nous dit-il, avait été son pays et le pays de son père, ingénieur, je crois en travaux publics. Une Amérique new-yorkaise et de grands travaux, brisée net lors de la dénonciation de Finley devant la commission d’activités anti-américaines. Par qui ? L’histoire en est connue mais vaut la peine qu’on la détaille. Le délateur n’était pas un vulgaire flic, au contraire comme il semble que ce soit souvent le cas en la matière, c’était un intellectuel engagé de très près dans une préoccupation voisine. C’était Wittfogel, théoricien du mode de production asiatique et ancien membre d’un parti communiste. Que le théoricien des grands empires ait dénoncé le penseur des petites sociétés démocratiques, les hasards de la trahison ont un humour que la trahison n’a pas.

L’humour était une discipline, en revanche, que Finley possédait au plus haut point. Si les acteurs de cinéma forment un dictionnaire des visages, et si sans trop de désinvolture on peut en appeler à eux pour donner une image, Moses Finley appartenait au genre d’hommes dont le jeune Charles Laughton était le prototype. Il faisait penser plutôt qu’à Laughton devenu vieux et gros, au même jeune ayant pris de l’âge. Un regard attentif plissait ses yeux dans d’autres plis ; une grande lassitude, une grande inquiétude accompagnaient et expliquaient son sourire.

Son bureau était cette merveille d’horlogerie qu’est le bureau d’un grand savant. On sait que tout le savoir du monde, du monde étudié par lui, s’y contient, semble tenir sur quatre murs et c’est, comme le boîtier d’une montre ayant été soulevé, les roues minuscules, les minuscules mouvements de précision. Quelque chose de nombreux, de complet à quoi le fait de tenir si peu de place donne l’air d’avoir été miniaturisé.

Il ne nous connaissait pas, ni nos questions. Il eut cette politesse de parler de pays à pays, de nous annoncer sa venue, peut-être, le mois de Mai suivant au Collège de France (si celui-ci, dit-il drôlement, découvrait une rubrique administrative qui permit de l’inviter) et surtout, si tout allait mieux. D’accepter une conférence du Perroquet, le même mois de Mai, peut-être, si tout allait bien. On sentait combien sa femme lui était chère, combien cette atmosphère de maladie qui était son grave souci, parce qu’elle était la sienne, le conduisait vers elle. Combien aussi il était préoccupé. Ce terrible sans éclat, il nous le laissa apercevoir seulement en évoquant le retrait où il se trouvait. Je suis à la retraite de toute chose, dit-il à peu près. Mais lisant maint manuscrit, envisageant maintes conférences...

Il cita d’emblée ses amis ses fidèles et parmi ceux de sa patrie, ceux qui ne le nommaient pas autrement que leur principe de réalité, parce que au lieu de s’occuper de mythes, il avait établi ailleurs son site. Je ne comprends rien aux mythes, dit-il avec malice. Ce n’étaient pas les espèces de l’imaginaire qui l’intéressaient principalement, mais le réel, qui, à l’entendre, n’avait lieu qu’une fois. (Car ne sachant pas très bien sur quoi chacun peut faire erreur en le lisant, craignant l’admiration d’autant plus admirative qu’elle part d’un contre-sens puisque s’il y a l’indifférence qui sait tout, existe aussi l’admiration qui ne sait rien - il cherchait si nous avions outrepassé les limites qu’il assignait à son étude et « transféré », selon ses termes, ce qui, valant pour un certain moment grec, ne valait que pour une politique et non pour une histoire. Un présent n’y était comparable que pour autant qu’il faisait penser que : « L’apathie politique comme condition essentielle de la bonne santé d’une société, n’est pas une proposition qui a mon accord. En Grèce ce n’était pas cela et ce fut généralement un succès. »)

Mais il déclinait de parler de l’application de ses notions à un présent qui nous intéressait ensemble, soulignait qu’au delà d’une différence d’époque, il s’agissait de celle qui oppose, davantage que le moderne et l’ancien, les grands empires et les petites cités.

"J’ai choisi, dit-il, une définition très étroite pour l’antiquité, et je suis prêt à la retenir. Il y a une distance extrême entre les sociétés que je trouve politiques et les empires. Pas tout le monde accepte ça. »
« Pour le 19ème siècle par exemple, il faut procéder différemment ; les catégories étroites ne marchent pas pour le 19ème siècle. Ce champ est totalement différent. »
« Le problème de l’antiquité "participale" est que là, on peut mettre le doigt sur le fait : la démocratie athénienne et le monde après Alexandre le Grand... »
« Par exemple, la révolution française de 1848 est plus complexe ; le 19ème continue dans cette complexité : c’est un constant effort pour élargir le champ de la décision, puis pour le restreindre. »
« L’histoire au 19ème est celle de l’échec de la décision politique et le succès dans le fait de la briser. Comme l’histoire du grand pouvoir à Rome est de donner une apparence au fait de la décision et en le brisant. Au 19ème siècle ce n’est pas un hasard s’il n’y a pas de (bonne) histoire ; et si la révolution française se présente comme romaine, plutôt que grecque. Quant à l’« Athènes bourgeoise » de Benjamin Constant, c’est une caricature. »
« Mais il n’y a pas à transférer, il y a une singularité, quelque chose d’irréductible dans les sociétés. »

Cette irréductibilité qui éloigne des histoires finalisées ou à cycles, qui fait d’une invention un événement, et de cet événement davantage qu’une empirie, interdit la transmission, mais pas la réflexion. Car cette liberté grecque qu’on enseigne aux écoles, l’œuvre de Finley lui donne un contenu : la démocratie de participation populaire, la décision soutenue au lieu d’être brisée. Et loin de la forclore dans des temps immémoriaux, peut-être sert-il de penser qu’elle n’a pas été l’apanage des sociétés modernes.

Mais au delà, Finley ne se prononce pas : « Je n’ai pas été capable de traverser les difficultés du passage du petit au grand, je ne dis pas le "moderne". En ceci je reste un antiquisant, c’est peut-être ma limite, c’est ce que j’ai fait. Je garde une distance. Je suis un historien, c’est évident, pas un théoricien politique. Le reste... » Et il s’adresse à celui des deux qui n’est pas moi.

Et comme la matinée se referme et bientôt, nous ne le savons pas, deux vies chères l’une à l’autre, comme il nous raccompagne à la porte : « Le seul mot d’ordre athénien de la révolution russe fut : "tout le pouvoir aux soviets !". »

(1) Le titre de ce livre est autre dans l’original en anglais, mais circonscrivait exactement son propos.