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Ecrits de Natacha Michel

L’instant fatal ou d’un scepticisme des intellectuels à pétitions Propos d’un expert déraisonnable - Natacha Michel - recueillis par Alain Badiou

Paris, Le Perroquet, numéro 60-61, mars 1986

(mars 1986)

Au secours du socialisme déclinant, décliné, dans une version inédite du culte de la personnalité, à notre mesure, celle de Mitterrand, et dans un chimérique espoir de confort politique que représenterait pour la France la cohabitation, trois grandes pétitions de personnalités ont surgi. Ces pétitions, curieusement, ne prêtent pas du tout à rire. Elles désignent la gravité de la période. Elles tenteraient de nous donner l’image dans un miroir de ce qui s’est appelé les intellectuels. Je dirai pour ma part que les intellectuels sont ceux qui n’ont pas de nom dans ces pétitions, ceux qui se sont tus. Si un intellectuel est celui qui parle quand il doit le faire, c’est aussi celui qui se tait quand il doit le faire. Or, je remarque que les gens qui ont signé sont plutôt des prix Nobel, des artistes, des comédiens, des chanteurs, représentant par leurs facettes quelque chose qu’on peut aimer ou détester, c’est une question de politique, qui est le domaine culturel.

LANG ET LE TOUT-CULTURE

Les intellectuels, les philosophes, les savants, eux-mêmes présents dans ces documents, le sont comme l’une des facettes du culturel. En ceci, la pétition la plus nourrie est celle pour Jack Lang, qui a effectué à sa manière, et différemment de l’alignement sur la marchandise médiatique, le pudding de l’art et de la pensée comme culture, quand la vérité de celle-ci est son extension à la sociologie, bien abâtardie depuis Barthes, à savoir la mode, les variétés, la bande dessinée, etc... La culture, c’est la fausse égalité entre tout cela, au profit d’une mise à niveau dont l’étalon est la chanson française. C’est Kafka égale le groupe Téléphone. Au fond, tout cela est postérité déchue du Surréalisme et de Rimbaud (« J’aimais les peintures idiotes.. »), au regard de quoi je ne défend pas la hiérarchie des arts, mais je plains le « réduire à peu », comme dit Michel Deguy, qui n’est profitable à aucun. C’est donc la culture qui est le sens immanent de ces pétitions, en ceci qu’elle serait elle-même le coeur secret du médiatique, sa version étatique et soutenue par les subventions. C’est le sens que je donnerai à la composition des signataires - exception faite de quelques vieillards extorqués - qui ne donnent l’impression d’une force, ou d’un tout, fussent-ils dyshomogènes, que dans cette figure.
On peut toujours dire qu’elle suffit. Il faut pour cela l’aimer, mais accepter alors que tels les petits commerçants ou les partisans de l’école libre, le but ultime offert à un artiste soit d’être membre d’un lobby.
Enfin, je terminerai sur ce point en disant qu’aucune grande cause, fut-ce celle d’un socialisme imaginaire, ne semble animer ces pétitionnaires, mais plutôt une reconnaissance que je n’oserai appeler du menton, pour ne pas trop faire allusion à une autre reconnaissance plus connue, de ces gens qui pour une grande partie d’entre eux ont eu le sentiment, sous Giscard d’Estaing, d’être traités comme des cochons (ne disaient-ils pas à la fin du giscardisme qu’ils n’arrivaient plus à y penser ?) et qui, s’ils n’ont pas plus pensé durant cette légis¬lature, ont eu au moins le sentiment d’être traités avec considération, et d’y trouver ceux que leur intérêt intéressait.

OPÉRATIONS SPIRITUALO-COMMUNAUTAIRES

La pétition la plus significative quant à la politique est évidemment celle publiée dans un journal ridicule, Le Globe, dont les pétitionnaires sont ceux qui, dans la période immédiatement précédente, ont préparé leur passage de la nouvelle philosophie au nouveau mitterrandisme, au travers d’opérations spiritualo-communautaires. Je parle là tout spécialement de l’immense congrès judaïsant, et comme toujours en définitive pro-sioniste, tenu à l’initiative de Marek Halter. Compte-tenu de ce que le thème juif représente par sa propre histoire, et parce qu’était présente dans ce congrès l’évocation de l’irréparable - l’extermination des juifs d’Europe par les nazis -, lequel justement fait du monde juif quelque chose d’excepté de toute religion, on avait là le calcul, que je récuse, d’une subsomption de génocide sous les catégories de la communauté et de la religion.
Je parle aussi de SOS-Racisme, et de la convocation, qu’il soutint, d’intellectuels pétitionnaires imminents, à proférer quelques sentences sur le racisme et sa « montée ». On sait que le sens politique de cette affaire, à travers ce qu’elle pouvait avoir l’apparence d’une lutte légitime contre la ségrégation, était tout simplement l’écran levé pour y projeter l’abolition silencieuse des ouvriers immigrés - et de la part décisive qu’y prirent les gouvernements de la gauche -abolition qu’on y signifiait sous la forme d’une « jeunesse anti-raciste ».

COHABITONS ! COHABITONS !

Cette deuxième pétition présente, c’est son intérêt, les neufs points auxquels la cohabitation, considérée comme acquise, ne doit pas toucher. Elle consiste donc en un soutien de gauche à la cohabitation. Celle-ci est en définitive désignée comme une bonne solution pour la France, comme la réconciliation de ce qu’elle possède de meilleur : Mitterrand, fin comme Marguerite Duras, et ce merveilleux peuple de droite, auquel on peut sans inconvénient rajouter celui du centre, et celui de gauche. Personne ne peut mieux exprimer qu’ainsi l’infinie reconnaissance dûe à Mitterrand pour s’être débarrassé du PCF, et avoir, mieux que ce PCF, étendu le nom de France à tout ce qu’elle comporte de français. Quant au gouvernement, que la droite dirige. N’est-ce pas l’idéal ?
C’est pourquoi pour faire entendre sa voix dans la cohabitation, et non pour la redouter, la pétition du Globe désigne ce qu’elle considère, du reste abusivement, être les acquis du socialisme, comme ce sur quoi il ne faut pas revenir. Étudions ces points.

BADINTER ET LE SOCIALISME IMAGINAIRE FRANÇAIS

Les neuf points semblent après tout raisonnables, d’être sériés en trois groupes. Le premier de ces groupes concerne la justice, et ne se trouve à cette place qu’en raison de l’importance qu’a dans l’opinion la préoccupation de la justice institutionnelle, litière étant faite de la véritable, celle d’Antigone, et de façon à répandre son honorabilité sur les autres points, qui en manquent.
Il s’agit, cela va sans dire, de ne pas revenir sur l’abolition de la peine de mort, de la loi « sécurité et liberté », et des juridictions d’exception. Ce n’est certainement pas moi qui y reviendrait.
Il est certain que Badinter est enfin le Dreyfus qui à la fois est innocent et intelligent. Tu connais ce mot de Cocteau qui, constatant l’inintérêt de la personne de Dreyfus, disait « ah ! si on pouvait changer l’innocent ! ». Badinter, remarquable, a pu symboliser ce qui, partageant la France en deux camps, disait ce que la Gauche aurait dû être, si elle avait été, comme elle aurait dû être dans le passé. Il s’agit à mon sens d’une tentative qui consiste à tracer une histoire de la France et de la conscience progressiste dont l’acte de naissance serait précisément l’affaire Dreyfus, et le filé l’histoire du socialisme français, avec de grands hommes comme Millerrand, Paul Faure, Daniel Mayer, et puis Jaurès, Blum et Mitterrand. Tout cela pour mieux enclore dans la dénégation et l’oubli l’histoire de la radicalité française, liée aux révolutions et à la résistance, afin de réduire ultimement cette dimension à Doriot, Thorez et Georges Marchais.
La gauche dont Badinter est le symbole est tout aussi idéale qu’imaginaire, et même impossible, parce que le badintérisme est une vision de la justice qui, réserve faite de ce réel qui est en jeu dans la peine de mort, oppose la justice légiférante à la justice réelle. Je ne regrette pas ici ce que Badinter n’a pas fait et qu’il aurait dû faire. Je regrette ce qu’il a fait et laissé faire : les camps de rétention pour immigrés en situation irrégulière, les mesures draconiennes contre le regroupement des familles, l’extradition des étrangers politiques, bref la façon dont la justice a trempé dans la politique anti-ouvrière, anti-immigrés, dont en aucun cas la figure ennoblissante de Badinter ne peut être exemptée.

COMPLEXITÉS

Le second groupe des points du Globe porte précisément sur la question de l’immigration et du racisme. Chose étrange, les trois « acquis » mentionnés remontent, pour deux d’entre eux à De Gaulle, pour le troisième à Pompidou et Giscard. Le « droit du sol » pour la nationalité, mis en jeu dans le pseudo-débat contre Le Pen, est lui-même, dans les formes de conscience des filles et fils d’immigrés, une question ouverte, comme l’a montré le combat contre la loi de 1973, qui incluait la force de ce droit. La position des jeunes était plutôt qu’on reconnaisse leur qualité d’algériens ou de marocains vivant en France, car la prise de nationalité française, le service militaire dans une armée qui avait ensanglanté le pays de leurs parents, représentait pour eux un abandon, voire une trahison. Peut-être leur position aujourd’hui irait-elle vers la double nationalité. En tout cas, le problème n’est pas si simple.

Quant aux ministres de Le Pen, personne n’en veut.

CORPORATISMES

Le troisième groupe, étant soit consacré à la poursuite de travaux qui furent décidés avant Mitterrand, soit à des déclarations concernant le corporatisme médiatique et culturel, c’est à dire relevant d’un jeu libéral de l’information - voir culture -, déclare la nature de lobby attaché à ses propres affaires et signe la volonté de voir transformer ce qui pouvait rester de sens au mot « intellectuel » en groupe de pression.

SCEPTICISME, CARIE DE L’INTELLIGENCE

Tout cela n’est aveugle et désastreux que si on considère qu’en France et dans notre temps, « intellectuel » n’a été autre chose qu’une dénomination ridicule qu’à condition d’être en synchronisme avec deux autres mots, qui sont « politique » et « ouvrier ». Liaison des intellectuels et des ouvriers, intérêt des intellectuels pour la politique.
Or, ce dont il a été parlé témoigne, non d’un intérêt pour la politique, encore moins pour les ouvriers, mais d’une immense atti¬rance pour la position sceptique. Le scepticisme, c’est : le peu est ennemi du pire. Il faut entendre par là que le pire, c’était le totalitarisme. Le peu nous en préserve. Tout ça ne serait pas encore le scepticisme, puisque c’est la filiation nouvelle-philosophie et droits de l’homme. Mais le scepticisme est dans une distinction d’avec cette filiation, et dans une extension bien plus grande, car la nouvelle philosophie accordait a contrario une grande valeur à la politique. Elle pensait que c’était l’événement du siècle, même si elle ajoutait qu’il ne fallait pas d’événement. Cette extension dont je parle désigne au contraire dans la politique le train du monde, et comme le monde ne mérite pas qu’on le transforme, son maintien précaire et frileux, qui exige infiniment d’habileté et de ruse, qui ne sont plus celles de la raison. On dira donc que la politique n’est pas grand chose, et que le pas grand chose est politique. C’est l’idée que se contenter de peu est une sagesse, et - ce qui est le contraire d’une sagesse - une sagesse efficace. C’est l’idée aussi qu’il ne faut rien attendre de la politique, et se décarcasser de toutes ses forces en vue de ce rien. C’est la croyance que ce à quoi on a cru (c’est d’ailleurs toujours d’autres qui y ont cru) ayant déçu, la déception est la loi de ce monde.
En vérité, ce scepticisme est une forme de ressentiment. Son mariage avec la terrible norme de l’arrivisme fait que si l’action n’existe pas, le repos non plus. Tout cela consiste aussi à penser que le jeu politique n’est pas le jeu des idées, faisant ainsi de la politique une technique, dont on admire toujours en généraliste les mécanismes insondables, quitte, au nom de cette admiration, à se replier sur sa propre activité, considérée à son tour comme technique, et en définitive inessentielle

ILS ONT TORT

Je crois que ces signataires sont d’accord sur trois choses au moins, et je crois qu’ils ont tort.
Ils sont d’accord pour que les ouvriers n’appartiennent plus à leurs préoccupations, pour autant qu’ils y ont figuré, même pour ceux qui ne se sont pas constitués là-dessus. En ceci, ils sont à la fois injustes et archaïques, eux qui se veulent si présents. Ce qui fait les temps modernes en politique est l’importance des usines et des ouvriers dans leur conjonction avec le reste de la société. La Pologne, quand même, c’est cela, et c’est un mouvement véritablement post-stalinien. Et il n’y a pas de figure dépassée de la politique ouvrière qui justifie de rendre ce critère caduc.
Ils croient que la cohabitation est une solution à la fois temporisatrice et réconciliatrice. Or c’est une étape significative dans une longue et sérieuse crise des formes politiques de la Vè république, crise ouverte dès Giscard, et que Mitterrand, par des initiatives personnelles et aventureuses, n’a fait qu’aggraver.
Enfin, pour ceux qui écrivent et qui pensent, ceux qui jouent et qui peignent, un premier constat et un premier sursaut dans la période que nous avons désigné comme celle de l’abaissement des intellectuels avait conclu à l’exigence de l’indépendance. Indépendance à l’égard de l’État, forme en même temps fière, et même rebelle, ou du moins profonde. Je dois avouer que nous avons pronostiqué le retour (plutôt que le ralliement, ce terme n’a plus de sens, il suppose une cause) vers ce qui, majoritaire et en place, leur renvoyait le visage de leur propre intérêt. C’est aujourd’hui chose faite. Et on peut dire qu’ils retournent à un pouvoir quelconque puisque c’est celui qui, quoique tangent, est absolument établi, celui que, pour qu’il n’ait pas la froideur anonyme du pur pouvoir, ils baptisent du nom de Mitterrand. Peut-on dire que cette indépendance balbutiante à vécu ? Hors de tous ceux que leur signature a ici comptés, ceux qui ne comptent pas sont heureux.