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Ecrits de Natacha Michel

Les invisibles (III)

Paris, Le Perroquet, mars 85, numéro 49-50

(mars 1985)

C’est au sujet des invisibles que je veux revenir, hors de l’occasion qui ne fut pas un évènement, sur le cortège de « Convergence 84 » traversant Paris au mois de décembre 84. La chose elle-même fit « flop » et replongea dans la mare aux grenouilles qui se font aussi grosses que le boeuf.
L’anti-racisme à ce moment-là, tentait de donner à la plate idée de gauche un semblant de base sociale. Il s’agissait d’étoffer à l’avance, en l’alimentant, un débat gauche-droite, qui aurait besoin, pour quel¬ques fractions, d’un peu de foule. Et de contribuer ainsi à ce redressement qui au moment électoral porterait à nouveau au sommet le même qui abaisse. Pire que l’abaissement, le redressement ! C’était des jeunes gens qui défilaient, après avoir marché, avoir roulé. Ceux-ci apparemment extérieurs aux partis, aux syndicats, même si c’était largement un extérieur d’antichambre, devaient jouer le rôle que, dans les traités de politique, on accorde à l’Étranger, dont qui a la juvénilité de la distance, voit juste. (On le dit dans des articles où on les appelait à revitaliser le syndicalisme mourant, à aider la gauche à se reconstituer !).

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A la manifestation de Convergence 84 le 2 dcembre 1984 (photo Beaumains)

-Entré depuis quelques temps déjà dans sa période parlementaire, l’anti-racisme de « Convergence 84 » était déjà, plus qu’un populisme, une propulsion 86. Le cycle parlementaire du thème con¬naît ces jours-ci une péripétie avec les déclarations non-xénophobes de Barre à Marseille. Celles-ci, et à un moindre degré le meeting de recentrement à la Mutualité (Pons, Delanoé, Deniau, Stirn, B-H Lévy...), indiquent que le thème électoral de l’anti-racisme entre dans une phase où il ne doit plus être l’apanage du débat gauche-droite initié par les socialistes, mais devenir une clause de politique générale et d’intérêt national. Assez désuet, assez parlementaire, assez insignifiant pour réunir - dans une opération électorale qui a pour but de se démarquer de Le Pen - une France centriste ou recentrante qui, elle, connaît mieux que Fabius les vraies « questions » et parmi les intervenants à cette réunion, un membre du mouvement « touche pas à mon pote ».
Et alors que « Convergence 84 » défilait sur toile de fond historique des meurtres de jeunes et n’en parlait que peu, portant cependant en avant le fait qu’elle l’était (jeune), ce nom de jeune tel qu’il s’y trouvait investi n’avait guère d’efficace progressiste, si ce qu’on voit aujourd’hui, ce sont des tentatives de meurtre de « vieux » quand ils sont ouvrier attaqué par des lycéens.
« Convergence 84 » et sa marche étaient le point d’accrochage à une candidature à la représentation d’une histoire de l’immigration dont ainsi elle dédaignait les droits. Jeune pour cela ?

Jeunes. Mais décrivons.

La traversée de Paris par le cortège de « Convergence 84 » montrait assez la désuétude de toute notion de manifestation. Parce que dans ces heures rien ne se mani¬feste. Tout s’était passé sans doute avant ou après. Avant, Françoise Gaspard avait appelé à la création d’un conseil des sages venus de tous les horizons politiques. Avant, le PS étatique avait déclaré se soustraire tandis que ses branches sociales se précipitaient.

Le lendemain on prononça les mots de radicalité.

Le cortège hésitait, il n’était ni une promenade, ni une marche. Il commençait gare Montparnasse et allait traverser Paris. Il ne s’avançait pas, quel qu’il soit, d’un mélange. Car le mélange n’était pas le bon concept, mais une image empruntée aux titres des films de qualité française auxquels ainsi il s’égalait. Un militantisme de bureau, déguisé en circonstance, agitait les camionnettes, les hauts parleurs. On grondait les

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Convergence 84

retardataires et les mettait au piquet. A la place du mouchoir noué aux quatre coins des après-midi de soleil, des badges collés sur des crânes chauves servaient de postiches. Des instruments musicaux différaient. Passèrent des chars de carnaval à la recherche d’un monde du haut renversé en bas, qui ne trouvaient que la piètre atmosphère cotillon des voyages organisés à la guillerette. Il n’y avait rien, à l’exception de milliers de jeunes gens, de petits enfants encadrés par leurs animateurs, de membres d’associations non savantes, et du PCF qui flairait un Aulnay possible et son Akka Ghazi. Un déguisement était cherché sans jamais être trouvé, et ne servait qu’à égarer, par des coloriages, l’indélébile couleur de la peau. Déguisement ? L’idée était de rendre méconnaissable les contrastes. Le vrai était que cette jeunesse, pourtant présente physiquement, se cherchait obstinément un emblème et ne trouvait que celui de « jeune ». Il lui manquait ce par quoi elle aurait su se dire telle, et à défaut, elle empruntait au stock convenu que le loisir, quand il est celui du social, fournit : monôme, mardi-gras, rigolade était si pauvre qu’elle démentait les augures qui avaient juré l’an précédent que ces beurs-là nous donneraient au plus tôt les meilleurs décorateurs de cinéma, les meilleures radios-libres, les meilleurs publicitaires. Il y avait donc une volonté artificieuse de faire jeune et à eux seuls, ils n’y parvenaient pas.

Car nul autre nom, par ailleurs, ne leur convenait. Ils n’étaient pas des beurs, l’ayant été 12 mois auparavant, et plus inquiets qu’ils ne l’avaient été à l’égard d’un avenir auquel il ne suffit pas de se présenter. Ils n’étaient pas des fils d’immigrés, ni ceux de la deuxième génération. Ils n’étaient pas de banlieue. Ils se disaient à peine, et encore une fois, « jeunes issus de l’immigration », mais pas advenus d’elle. Et cette difficulté à se trouver un nom, refusant celui de leurs pères, les poussaient, plus qu’à se choisir eux-mêmes, à cette appellation composée, à cette variété : Beurs Blancs Blacks, qui ne disait pas une unité, mais une absence. L’égalité elle, si peu présente, parfois invoquée, ne leur était d’ aucun secours. Car c’était l’égalité de qui avec qui ?

L’incapacité où ils étaient venait de ce qu’ils avaient choisi - pour mieux surgir neufs devant l’opinion commune - d’exclure : leur père c’est-à-dire non seulement leur chef de famille maître des interdits et des échecs, mais aussi leur histoire qui vient jusqu’à nous. Leur frère, resté à la cité. Les deux sociétés, la statutaire aux portes desquelles ils frappaient et la sécuritaire. La génération d’ouvriers qu’ils avaient vu autour d’eux, dont ils ne voulaient plus partager le sort ancien, mais non plus aussi l’actuel. Les licenciés, en somme, dont ils ne voulaient plus, eux aussi, parler. Ou alors... Scandaleuse minute de silence demandée par les rouleurs lors d’une soirée qui précéda le cortège à Mantes-la-Jolie, pour les ouvriers immigrés licenciés : une minute pour les morts. Ainsi, à l’arrivée du cortège à la place de la République, l’oratrice principale déclarant que ses troupes étaient orphelines de la guerre d’Algérie. Jeunes donc pour s’opposer au passé, mais aussi à ceux qu’ainsi on déclare obsolètes, surannés.

Immigré est donc bien un mot imprononçable pour la gauche. Il lui faut celui de problème, ou de Le Pen pour le proférer. Elle ne peut lui faire face, ou ne lui fait face qu’en mesures : sur le regroupement familial, sur les sans papiers, sur le retour. Ces jeunes gens parce qu’ils étaient de gauche ne pouvaient donc pas l’énoncer.
Mais il y avait dans cette unanimité quelque chose de vivant qui donnait sens à une jeunesse. Voici des cas : M. vit dans une cité, mais, très bonne élève, elle est maintenant à l’université. Son frère, lui, chômeur, regarde le béton entre ses pieds. La faculté, c’est le monde, il y en a un là que personne d’autre qu’elle n’aperçoit. C’est la porte à côté qui n’avait jamais été ouverte, porte de la cage aussi. Devant, il y a la ville, les gens, les livres, les journaux, les partis politiques, les groupuscules dont les rengaines les plus banales semblent neuves. En finir avec ce qui a été ? Commencer ? M. dit que les jeunes, ses congénères, ne rencontrent pas la trahison, mais le monde. Et que ce n’est pas la même chose. Parler avec les interlocuteurs actuels, syndicalistes rabatteurs, trotskystes increvables, communistes critiques, ne vient qu’à la place de ce qui viendra plus tard.
Semblable en ceci, mais à l’autre bout de la société et venant des cités, à ces jeunes bourgeois des années 60, destinés comme ceux-ci au crible de l’ascension -avec toutes les différences évidentes - et dont beaucoup rencontrèrent la politique. La politique absente de la marche, le débat avec M. et ses amis la contre, oscillante autour d’un centre, d’une gravité, les pères : « ils y vont trop fort sur nos pères », dit M. à propos des orateurs de « Convergence », « ça, je ne peux pas l’encaisser » dit l’autre. Ligne de crête où l’on va seul.

Soudain l’opération de « Convergence » trouvait sa butée et peut-être sa division. Le « n’en parlons plus » qui vise à déclarer passé ce qui est notre présent, apparaissait soudain pour ce qu’il vaut : opération de verrouillage où les jeunes servent à déclarer périmés les vieux, ces ouvriers qu’ils ne veulent plus être, mais qu’ils n’ignorent pas. Consensus par bogomoletz sur la restructuration industrielle. Ceux, privés de tout, déclarés hors d’usage.

L’équation semblait obscure. Soudain les invisibles apparaissent. Eux au moins ont un nom : ouvriers immigrés licenciés.