Site en Travaux

Ecrits de Natacha Michel

Assistance et non assistance dans pays en danger

Paris, Le Perroquet, numéro 48, février 1985

(février 1985)

Pris à l’étranger - une fois l’Allemagne, l’autre fois l’Angleterre - dans une insidieuse suggestion de politique comparée, deux faits divers furent montrés, ces jours, à la télévision. Le premier : un cas d’ euthanasie abominable où l’on exhibait une suppliante incurable. L’autre : l’affaire d’un pauvre dont la maladie exigeait les soins coûteux d’une dialyse du rein qu’on se proposait de débrancher. L’argument dans les deux cas, portait sur le droit à la mort, de l’octroyer ou d’en décider, quand le peu d’espoir, l’indigence ou l’inimportance du sujet le désigne. Que la pire condition ne fasse pas un homme, voilà ce qui aux yeux de Jean-Jacques Rousseau rendait caduque l’idée de patrie : « L’engagement du corps de la nation n’est-il pas de pourvoir à la conservation du dernier de ses membres avec autant de soin qu’à celle de tous les autres et le statut d’un (seul) est-il moins la cause commune que celui de tout l’État ? Qu’on nous dise qu’il est bon qu’un seul périsse pour tous, j’admirerai cette sentence dans la bouche d’un digne et vertueux patriote qui se consacre volontairement et par devoir à la mort pour le salut de son pays. Mais si l’on entend qu’il soit permis au Gouvernement de sacrifier un innocent au salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventées... ».

Rappel nécessaire dans un temps où sacrifier à la multitude l’« innocent » est le fond de l’accord qui permet d’indiquer les sans-droits comme invisibles. Certes, ces ten¬tatives de percées vers la mort ne posaient que des bornes ultimes, une volonté d’élargir le spectre en lui donnant des extrêmes. Avoir été chercher ailleurs, en Angleterre et en Allemagne, était, je l’ai dit, de l’opinion comparée. Mais aussi les choix de ces pays faisaient moins se conjoindre, dans un exotisme du terrible, l’horreur dix-neuvième siècle (plus qu’anglaise) d’enfants voleurs montant à l’échafaud, à celle, toute vingtième, (marquée d’Allemagne) de l’extermination moderne, pour les contra¬rier par le contentement chauvin d’une francéité exempte, qu’appeler à un consentement et à une France qui l’entende. Ici s’écoute le mot de patrie prononcé par Rousseau, où se joue le sort d’un pays plutôt que celui de ses frontières.
Les deux émissions de télévision étaient donc terribles et abjectes. Mais elles n’ouvraient pas à un débat. Elles ne furent pas reprises, n’étant qu’indicatrices. Quelque chose de laïc, de non religieux dans la tradition ici, s’oppose encore qu’on fasse de la mort autre chose qu’un thème fugitif, qu’on institue tout à fait ce qui ne regarde que chacun, ou des églises. (Bien sûr, mais en littérature, certains s’y emploient qui reprennent à partir de Barrès et de Cioran la pose, quant au suicide : un livre récent, sur les suicidés illustres, quelques manuels, à peine l’écume des non-jours, l’écume de la boue...). Il faudrait donc oublier et ces tentatives avortées - des médecins reprirent le lendemain du jour où ils avaient signé la pétition, leur signature au bas d’une procla¬mation qui réclamait l’euthanasie - et ces deux émissions dont le tort était de vouloir rendre le débat public, la faiblesse de reconnaître qu’il n’était pas possible, si, proclamant le droit à la non-assistance, elles ne se situaient à l’autre bout d’une chaîne dont l’autre terme est précisément l’assistance.

L’assistance, la bienfaisance, la philanthropie, l’aide de toutes sortes et l’abbé Pierre couvrent les murs et parcourent les antennes. Des articles de journaux revien¬nent sur les conclusions de dissertations canoniques où charité et justice étaient opposées. Bénin, dira-t-on, on sait assez que la charité s’unit dans les crises aux marathons de danse, à l’astrologie, au libéralisme et à la pudibonderie. Le philanthrope a assez été montré du doigt pour qu’on lui donne secrètement la main. Et quel mal y a-t-il d’ignorer ce que donne la main gauche quand la main droite met dans l’urne ?
Simple signe de retour que la petite monnaie ou les grandes entreprises de la philanthropie ? Il alerte qu’en ces jours, el le à peine l’écume des non-jours, l’écume de la boue...). Il faudrait donc oublier et ces tentatives avortées - des médecins reprirent le lendemain du jour où ils avaient signé la pétition, leur signature au bas d’une procla¬mation qui réclamait l’euthanasie - et ces deux émissions dont le tort était de vouloir rendre le débat public, la faiblesse de reconnaître qu’il n’était pas possible, si, proclamant le droit à la non-assistance, elles ne se situaient à l’autre bout d’une chaîne dont l’autre terme est précisément l’assistance.

L’assistance, la bienfaisance, la philanthropie, l’aide de toutes sortes et l’abbé Pierre couvrent les murs et parcourent les antennes. Des articles de journaux revien¬nent sur les conclusions de dissertations canoniques où charité et justice étaient opposées. Bénin, dira-t-on, on sait assez que la charité s’unit dans les crises aux marathons de danse, à l’astrologie, au libéralisme et à la pudibonderie. Le philanthrope a assez été montré du doigt pour qu’on lui donne secrètement la main. Et quel mal y a-t-il d’ignorer ce que donne la main gauche quand la main droite met dans l’urne ? c’est là tout le noeud, à ce que quelque hommes soient anéantis, exterminés moralement, puis lentement, physiquement - ce ! invisibles, ces hommes sur des chaises - et ceci qu’ils sont ceux à qui on ne peul donner. Donner ou ne pas donner définit k classe des inclus et des sacrifiés. Apparaître sur les registres et les rôles, que ce soie ceux des associations ou de la sécurit( sociale, définit non seulement des ayants droits, mais des existants. Si la mort a surgi quand ce serait du côté de la bienfaisance et de son corollaire négatif, c’est bien qu’i s’agit de l’existence. Pour induire que certains ne sont pas, à proportion de ce qu’or ne « puisse » rien pour eux.

Ainsi le rôle de la philanthropie n’es pas d’occuper un circuit parallèle ou de combler les trous de l’officiel. Visant dan la cible, disant tout haut ce que l’État dit tout bas, elle propage que l’on peut tenir l’existence à merci, elle dessine le contour non des exclus qu’il faut inclure, mais de sacrifiés. Elle déclare, dans son versant dl mort, que le choix de soutien est aussi celui du non-soutien, afin d’établir, dans le chorus, que les non-soutenus sont ceux qu doivent disparaître.
Car l’absence à tout registre ne prononce « inexistants » que ceux qu’on veut ensuite annuler. De n’avoir rien, à être rien, la conséquence est pour ceux-là, bonne. Pensée pieuse qui n’est telle que parce qu’ elle conclut sur l’ineptie de cette vallée de larmes au regard d’un bon au-delà.
Même si c’est le versant social de la vision religieuse qui est active en ces moments, il faut noter la curieuse volte vers sa source, par laquelle la philanthropie, qui au 19ème siècle à sa période virulente se laïcisait en aide humanitaire, rivale et déguisement de la justice, s’involue aujourd’hui en une religiosité de la vie éternelle.
Son actualité ne lui vient pas de celle-ci. Mais de sa convenance avec la sphère parlementaire, avec le mitterrandisme lui- même. Il n’est que de constater la façon dont vient à l’État le problème dit de la misère, de l’asile de nuit, de la soupe popu¬laire et comment revient, si désuète qu’elle semblerait refoulée, l’imagerie de l’abbé Pierre. Il n’est que de Mitterrand lors de son récent discours télévisé, dans une innocence cynique, plaignant les gens en fin de droits, comme s’il s’agissait d’un autre. La misère, celle des ouvriers licenciés et des familles des cités, était comme un lapsus, quelque chose qui a échappé à la décision, à la volonté, qui n’a été ni calculé ni compté, qui revient par hasard, qu’on rencontre avec étonnement et qui suscite en soi la compassion. La décision n’en avait pas à connaître, pas plus que l’État. La pauvreté servie froide en fatalité revenait, sous les yeux stupéfaits, réchauffée en pitié. Pour les uns et pour les autres, officines et officiels, le point est de faire figurer les sacrifiés au rang des abandonnés éternels. Dans cette éternisation s’achève la séparation de l’église et de l’État. Mais dans l’une et dans l’autre, le droit (ou le choix d’aider), s’appuient sur une même définition. Ils sont ce qui a pour socle la représentation, un principe de représentation avoué dans la charité, qui définit celui qui est, à partir de ce qu’on lui donne, dans l’État, sous la forme consensuelle, et celui qui a droit, à partir de ce qu’il est représentable. La vérité du social (ou du don) est celui de la représentation. Celle-ci pour l’État est simplement la sphère parlementaire. D’être ouvrier n’y suffit pas, pas plus que d’être homme, ni d’être innocent.