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Ecrits de Natacha Michel

Les hommes du compartiment ou le sujet ignoble

Le Perroquet, numéro 32, décembre 1983

(décembre 1983)

Un homme battu à mort dans le train Paris-Bordeaux. Des aspirants légionnaires font le coup. Traque infâme dans les couloirs. Portière ouverte sur l’homme sanglant qui est jeté vif à la voie. Rien là que de très atroce : les apprentis légionnaires sont des brutes, l’homme est arabe. Entre les coups, un contrôleur tente de s’interposer, arrache le voyageur aux assassins, le place dans un wagon éloigné.
Les tueurs le poursuivent, le retrouvent, recommencent coups, insultes et l’achèvent.
Affaire longue, sombre ratonnade dans le vacarme. Bruit terrible du crime public, sûr de soi, qui ôte toute possibilité au silence d’être invoqué. Pogrom lent où le temps joue son rôle.
Chacun en effet tout autour a la durée de décider, de faire le choix, d’interposer un de ces gestes que, pour les empêcher, on répute dangereux et qui parfois dégonfle ou déroute l’abjection ou même lui signifie qu’elle n’est pas seule en lice. Nul qui, au moins, ameute, hurle, exècre. Là gît le sujet ignoble, parmi les gens du compartiment.
Ceux-là, quelqu’ils fussent, coupe sociologique du tout le monde, n’étaient pas n’importe qui, aient-ils été tout le monde, ils n’étaient pas le groupe saisi à la nasse de sa dispersion, série impuissante ou craintive de ces mauvais coups qui amaigrissent la bedaine ou le ventre plat. Ni voyeurs fascinés d’une mort, qu’en spectacle, ils croient voir se relever d’entre les morts. Ni fascistes ni indifférents, mais hommes de l’opinion qui voit dans un meurtre un acte de racisme et dans cet acte de racisme un affrontement entre des communautés qu’à ce titre il faut laisser faire, état des choses dans l’état. Curieux destin d’un vocable (celui de racisme) qui servit à l’indignation et à l’action et qui aujourd’hui, parvenu à son cycle de parlementarisation permet de tolérer, d’expliquer et de permettre qu’on accepte l’intolérable, le meurtre d’un homme, et le bafouement du nom d’homme.
Car les gens du compartiment, collecteur d’égout de la conscience qui s’abaisse à ramasser ses miettes, étaient plutôt les acteurs lucides de la situation politique en France en 1983. Les hommes du « problème immigré » (ces problèmes qui appellent toujours une solution finale), les hommes des décrets contre les sans-papiers. Égalitarisme de l’irresponsabilité qui se décharge sur une prétendue sociologie du ghetto, qui s’autorise des décrets contre les sans-papiers pour considérer qu’il existe une bonne immigration et que tout évènement procède d’une mauvaise qu’il faut chasser ou abandonner à son sort. Or, force est-il de constater que ceci répond à une politique et que c’est celle du gouvernement et du président de la république.
Inutile d’énumérer les « ouvriers chiites » de Mauroy, Mitterrand réaffirmant aux Minguettes la légitimité des quotas et de la répartition, Defferre déclarant qu’il sera meilleur expulseur que Giscard. La société française est multinationale et cela ne désimunautarisme. C’est une réalité politique devant laquelle le mitterrandisme impuissant fait donner la charge.
Que personne dans le compartiment n’ait bougé n’est pas à mettre au compte de l’atonie civique, mais à celle de cette impuissance là dont on voit quand elle se mue en chose quelle horreur elle recèle. Une lettre, vraie ou fausse d’un témoin, publiée par un quotidien, dit ce qui s’est passé quand même elle l’inventerait. La lettre dit que l’homme battu pleurait. Celui qui l’écrit ne dit pas qu’il lui ait parlé. Si aucun dans le compartiment n’a bougé, se rendant ainsi au moins coupable, au regard de la loi, de non-assistance à « personne » en danger, c’est que « personne » ici ne signifiait nulle personne.
Mais un étranger, incarnant d’autant plus qu’il l’était, voyageur traversant la France vers une destination amicale. Et qu’aujourd’hui la France socialiste replâtre une conscience qu’elle veut nationale, non sur la question nouvelle d’être français, non sur la distinction entre nationalistes et patriotes, lesquels furent cent fois, on le sait, des apatrides ou des internationaux, mais sur l’épuration de cet étranger qui reste parce qu’il se veut sujet, étranger qui se nomme lui-même immigré en ce pays, dont la patrie est le lieu où il vit et il travaille et qui est, comme le disait la mère d’un enfant tué pendant l’été, le pays, le pays sans nom.
Les sans-papiers, qui souvent ne sont autres que des chômeurs, des femmes venues rejoindre leurs maris, que la classe contre eux fasse du mot de clandestin la figure actuelle de la criminalisation - comme si l’illégalité était leur inhumanité - et voilà que vacillante, la nation se renforce de leur sang. Car quoi d’autre dans ce meurtre de soldats avinés que la présence de la Légion au Liban comme principe de permissivité générale ? Légion que l’expédition libanaise glorifie comme il est impensable que cela soit depuis la guerre d’Algérie.

La division des immigrés en immigration légale et illégale donne l’équation suivante : immigré (un sur deux) = demi-clandestin = homme à abattre ; c’est autre chose que le racisme. Un douanier qui tire dans le dos et tue ainsi un homme furtif qui descend d’un bateau à Marseille ne décide pas autre chose. La chasse aux clandestins déclarée ouverte par le régime socialiste, les quotas du PCF, la répartition et ce qui prétend distinguer entre immigrés légaux et illégaux lance la discrimination, la course au faciès.
Qu’un président d’Université (celle de Paris VIII à Saint-Denis) entouré de professeurs préside à l’intervention d’une police brutale contre des étudiants étrangers exigeant leurs inscriptions par une occupation de quelques locaux, relève de la même volonté de faire de la France qui n’est plus « doulce » la « bonne » France. Car quand on commence à dire aux gens d’aller ailleurs, c’est qu’ici on commence à les attendre au revolver. Et Georgina Dufoix, si alerte à donner une coloration humaine à la marche des jeunes immigrés marseillais, ne dira pas un mot sur le crime du train.
Loin qu’une pression de droite qui s’exerce sur un gouvernement qu’il faudrait par l’appui qu’on lui assurerait ramener dans les jardins du 10 mai, il faut voir dans les initiatives socialistes une autorisation donnée, tacite de n’être combattue par rien, aux assassinats d’immigrés. Tandis que qui, prisonnier d’une grille de pensée en termes de droite et de gauche, voit y pendre les guenilles de son indépendance et oublie qu’on commence par ne pas tuer un homme avant de raisonner sur les communautés qui n’existent que pour venir remplir cette cécité là ; les hommes du compartiment, c’est en ce sens qu’ils étaient les hommes du mitterrandisme, quand « dire comme tout le monde », finit en « ne rien dire ».

A propos d’un incident dans une cité, Yaziz, 22 ans, déclarait : « quand un type vole, disons il y a un voleur. Criez au voleur, et non à sa race ». Les faits n’ont pas de race. Il ne faut pas donner de race aux faits.