Site en Travaux

Ecrits de Natacha Michel

Mon amie Hélène. J’ai une amie, Hélène. Elle vient de Pologne.

Le Perroquet, numéro 8, 20 mars 1982

(20 mars 1982)

Je reviens de Pologne. J’y étais il y a quelques jours. Je n’ai rien vu en Pologne. Je n’ai rien vu au sens où les rares journalistes voient quelque chose. Je n’ai rien vu au sens où on ne « voyait » rien, cette amie polonaise que j’interrogeais juste avant le coup d’État sur Jaruzelski et qui me répondait : « Jaruzelski ? C’est un homme petit avec des lunettes noires ». Les polonais ne voient d’abord qu’eux-mêmes. En plus, j’ai fait un voyage politique, j’ai fait un voyage à objectif Parmi les informations qui me sont parvenues : les autorités polonaises ont donné l’autorisation à une délégation de 3 personnes dont un médecin de visiter Lech Walesa. C’est la première fois qu’il y a des visites de détenus politiques dans les pays socialistes. A partir du ler Avril les touristes peuvent revenir en Pologne.

Mais je reviens de Pologne : je reviens de villes grises, de villes tristes, immobiles à partir de 11 heures du soir. Je reviens de crépuscules plongés dans l’obscurité. Je reviens de la poussière, la poussière des villes. Les campagnes sont saupoudrées d’une neige très fine, la campagne ressemble aux écorces des bouleaux, blanc brillant, blanc fragile. Parfois une charrette, parfois un couple, un cycliste, un renard, des chevreuils, et beaucoup de corbeaux. Des abris d’autocars déserts.

Et puis d’un coup, un dimanche matin, une basilique en pleine campagne, être bien. Et ce qui m’a frappé est que tous les hommes qui avaient retiré leurs toques avaient les cheveux fraîchement lavé. Et pourtant il n’y a plus du tout de shampooing en Pologne.

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Wraclaw

Il y avait 5 services dans cette église, dans cette matinée, avec la même foule. Il y avait la même foule, et ceux qui restaient se tassaient de plus en plus pour laisser place à la nouvelle vague qui venait d’encore plus loin.

Devant moi passent les enfants de choeur du service suivant auquel tous assistaient. Ils étaient frais, chacun portant son aube dans un sac en plastique. Leur linge était tout amidonné : il y a 250 grammes de lessive par mois et par personne.

Qu’est-ce que c’était que ce peuple propre ? Des gens qui espèrent. Pour qui tout continue.

Une femme m’a dit quelque chose : « nous avons notre temps, la seule chose c’est que nous ne voulons pas que nos parents souffrent, ils ont déjà trop souffert. Nous, les adultes, nous n’avons besoin de rien. Nous donnerons tout à nos enfants. C’est eux la future Pologne ».

Un autre m’a dit : « Nous voulons que nos enfants restent en Pologne, crainte que ceux qui ont 18 ou 20 ans ne s’expatrient au Canada, ou ailleurs. Nous adorons notre pays, nous sommes toujours très fiers d’être polonais ».

Une autre m’a dit : « La situation politique ? Le 13 de chaque mois, nous éteignons la lumière de 21h à 21h15, chaque 13 de chaque mois, c’est notre façon de rappeler que nous ne sommes pas d’accord ».
Une personne m’a dit : « Mes amis emprisonnés et relâchés ne peuvent plus trouver de travail ». Mais là encore, ils s’aident entre eux, et ils tiennent beaucoup à montrer qu’ils ne se laissent pas tomber entre eux.

Une personne m’a dit : « Il m’arrive de faire plus de 10 kilomètres à pieds, le dimanche, mon seul jour de congé, pour simplement aller donner un message verbal à un ami : « Tenez bon ». C’est le fil des messagers qui traverse la Pologne, qui leur donne la force de supporter la vie qu’ils ont actuellement.

Ils travaillent tous 12 heures par jour.

Tous disent : « Nous acceptons d’être aidé, mais nous ne voulons pas être plaint ». Une autre m’a dit, c’est une jeune fille : « Jamais je n’aurai d’enfant tant que ceux qui sont déjà nés ne seront pas assurés de leur vie, en état de se lancer dans la vie ». Et elle n’a pas dit « libre », mais « ne seront pas assez forts, dans la force de vivre ».

Dans chaque ville, les habitants disaient à quel point ils aimaient leur ville, combien ils étaient fiers de l’avoir reconstruite, de l’habiter. Ils sont tous fiers d’ être à l’origine de ce grand mouvement de Solidarnosc. En faisaient-ils tous partie ? Mais ils revendiquent cette création polonaise.

Personne n’a ébauché la moindre réflexion indiquant que la situation économique se redressait. Il y a la queue devant les magasins, des tas de charbon sur le trottoir, devant les immeubles officiels, une présence de l’armée et de la milice plus discrète, sauf là où il y a eu des troubles. A Varsovie, les trolleybus remarchent, les voitures parfois circulent. Dans les maisons, la télévision marche en permanence, quelle que soit l’heure. Pourtant, c’est la télévision en uniforme. J’ai même vu un ballet de militaires. Ils attendent l’évènement, et c’est une habitude et une compagnie.

* *

Il y a les personnes âgées qui disent, quand ils ont de la famille à l’étranger : « y aller une ou deux semaines pour respirer »...
Il y a ceux qui disent : « nous ne voulons pas être coupés du monde ».
Et : « Ne confondez pas la milice et l’armée, les militaires peuvent être nos fils et nos petits-fils ».
Il y a ceux qui ont dit : « On ne s’en sortira jamais parce qu’on est coincé géographiquement ».

Il y a ceux qui ont dit que leur mouvement avait peut-être entraîné beaucoup de personnes, à l’Ouest, à croire en un autre monde. A une autre façon de vivre ensemble. Et ils ne veulent pas dire « croire à l’Ouest », mais à ce qu’ils ont fait en Pologne.