Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

La conjoncture et ses catégories : fascisme d’Etat ou thatchérisme tardif

Meeting de l’Organisation politique, septembre 2006, in Le journal politique, hors série, novembre 2006

(novembre 2006)

La situation actuelle en France est certes connue, mais pas reconnue : que la police mette des menottes à un enfant de cinq ans, ou qu’elle jette contre des barrières une femme enceinte, à Cachan, est considéré comme une affaire locale et non comme signe d’une situation d’ensemble. Pourtant la situation d’ensemble est grave : mise en place d’un appareillage juridique révocatoire de droits, dont le triste couronnement est la loi CESEDA : avec pour effet la mise hors droit d’un nombre considérable de personnes sans défense, et radiées des préoccupations de l’Etat. En temps de paix, délégation faite à la police du soin de constituer l’ordre social civil. Marche allègre vers un fonctionnement sécuritaire de l’Etat, autrement dit vers une transformation de l’Etat, se débarrassant définitivement du social pour le confier à la police. Constitution de l’étranger en ennemi. Indexation de toute rébellion à cet ennemi étranger, je pense au soulèvement des enfants en novembre 2005. Accord complet des partis sur la forme d’Etat sécuritaire et la politique qui en découle. Campagne électorale où, singes devant un miroir, s’affairent Sarkozy et Royal. Avec ces deux-là et particulièrement avec Sarkozy, on n’est plus dans le sinistre ping-pong (ou système) dans lequel Le Pen servait de repoussoir aux partis ne portant pas son nom, tout en servant d’inspirateur aux mesures que préconisaient ces partis. La course électorale se joue aujourd’hui différemment.

Sur l’analyse de cette situation et parmi ceux qui l’estiment grave, deux types - au moins - d’argumentation sont possibles. L’une voit dans le répressif et le sécuritaire, l’ouverture d’une séquence que j’appellerai Thatchérisme tardif.
L’autre, pour la même séquence, parle de Fascisme d’Etat. L’Organisation politique, il faut bien le reconnaître, est la seule forme organisée de ce dernier raisonnement.

Mon propos ici est de soupeser ces deux thèses en cherchant les arguments qui les étayent.

Commençons par celle qui soutient qu’il y a fascisme d’Etat.

Fascisme ? mais vous rêvez, diront de bons esprits : il n’y a pas de défaite des forces progressistes, parce que pas de combat de ces forces, ni de révolution écrasée, il n’y a plus de lutte des classes. Il y a le consensuel. Cela, je l’accorde. Il y a le consensuel. mais si le consensuel était précisément cette situation extrême ? une situation extrême en temps de paix, une contre-révolution sans révolution et un effet du post classisme dans l’Etat ?

Car si le mot « fascisme » peut être aujourd’hui prononcé, et c’est tout le débat (car c’est un vocable de l’anti-fascisme des années trente, qui ne contient pas d’analyse singularisée des régimes criminels), si le mot de fascisme peut être prononcé, c’est avec une précaution.

Il s’agit d’un phénomène nouveau, quand même certains traits constants de cette politique criminelle peuvent être constatés. L’Organisation politique ne dit pas fascisme, mais « fascisme d’Etat », que j’appellerai aussi « fascisme localisé » ou « fascisme post-moderne ». Ce que le fascisme d’Etat contient de fascisme doit être évalué, sinon la formule n’est que propagandiste pour des mesures extrêmes.

Comprenons-nous bien : certes le fascisme d’Etat n’est pas le retour des thèses et des méthodes du fascisme ancien. Il ne reprend que sporadiquement les thèmes de la guerre des civilisations et des valeurs occidentales empruntés aux Américains. C’est que ce fascisme post-moderne a pour champ d’exercice, pour l’instant, la politique intérieure et ne choisit que des cibles internes au pays. D’une certaine façon, c’est sa différence d’avec le lepénisme, gonflé d’abjectes fidélités historiques, et tributaire d’une vision fasciste internationale, quand bien même il se considère structurellement comme l’héritier du pétainisme et de l’OAS.

Le fascisme d’Etat, lui, a une seule cible, les “étrangers”, c’est-à-dire les gens en France d’origine étrangère. Cela, en soi, est particulièrement alarmant quant au débat qui nous occupe : soudain, les gens qui vivent en France ou sont de nationalité française, et parties constituantes du peuple ici, sont traités en étrangers. On ne peut que voir là un trait invariant de proscription rétroactive de populations, propre aux racialismes fascistes.

D’ailleurs, pour réaliser cette proscription rétroactive (de gens qui sont là ou qui possèdent la nationalité), on parachève les glissements sémantiques qui avaient fait passer, sous Mitterrand, d’ouvrier à immigré, d’immigré à clandestin, en faisant disparaître la notion de peuple, dans son acception la plus ordinaire, et en lui substituant la notion d’étrangers. Il n’y aurait plus ici que des Français et des étrangers.

Cependant, à part l’édification d’un Etat sécuritaire, tout est maintenu des dehors et des dedans d’une démocratie parlementaire et aucun groupe politique n’est interdit, la liberté d’opinion est respectée, quand même commencent à apparaître, mais dans la sphère dite intellectuelle, des mesures de censure (affaire Bozonnet / Handke, refus de publication d’un livre de défense de Heidegger par Fédier, où la censure s’exerce de ce que le médiatique ordinaire est mal opérant, ne pouvant pratiquer sa forme de censure usuelle : le silence.) Appellerait-on, alors, « Fascisme d’Etat » un fascisme divisé, localisé au peuple, et conservant la démocratie pour ce qui n’est pas le peuple ? Une fin de l’Etat démocratique par moitié, en attendant que s’avale le reste ? A moins qu’on soutienne la thèse que c’est un nouvel Etat qui s’établit, dans lequel, selon une phrase du Journal politique que je reprends, « il y a absentement de toute citation du peuple ». Ce qui curieusement est aussi, mais autrement dit, partiellement la thèse que je nomme Thatchérisme tardif.

Voyons donc l’autre thèse, l’autre position.

S’agit-il vraiment d’un fascisme d’Etat ou bien plutôt, d’un passage autoritaire, ouvrant à une reconfiguration de l’Etat démocratique moderne en Etat de contrôle, reconfiguration typique dans les sociétés libérales stabilisées ? N’est-ce pas ce passage qu’incarnent ici le sarkozysme et le royaliennisme ?

Cette position vaut aussi interprétation de la crise du PS. Elle ne serait qu’une position d’attente en vue d’un prochain tour, où, après une législature sarkozienne autoritaire et ultralibérale de type thatchérien, succéderait immanquablement la montée au pouvoir de type blairiste d’un PS entièrement nettoyé de ses tendances encore actuellement antilibérales (dont le Non au dernier Référendum manifestait, entre autres, l’existence). Un tour pour rien, thatchérien, et vraisemblablement sarkozien, que suivrait un tour blairiste. Avec pourtant une précision. Le thatchérisme en place, quel qu’il soit, aurait pour fonction d’obtenir, par un régime, certes autoritaire, que, pour le dire en termes usuels, quoique odieux à nos oreilles, le social soit entièrement détaché de l’Etat. Le passage au libéralisme intégral effectué, où la privatisation de l’enseignement et de la médecine soit complète, et où les réformes dites infaisables (sécurité sociale, régime des retraites etc.) soient réalisées. À savoir, l’entier de ce que l’ancienne gestion étatique ne permettait pas. Et où la disparition de l’« Etat pour tous » soit avérée.
Dans cette optique, le centrement de la répression sur les “étrangers” ne serait à la fin qu’un trompe-l’oeil (ou un banc d’essai, réussi, de clivage des gens entre français et étranger) destiné, d’une part, à cacher aux yeux des « petits blancs » qu’ils seraient la cible véritable et ultime, et d’autre part, en leur ayant fait accepter sans broncher des mesures iniques, de leur démontrer qu’ils sont désormais encore plus démunis idéologiquement et faibles politiquement.

Enfin, toujours dans cette argumentation, l’alignement sur Bush doit être compris non seulement pour ce qui est du thème de la démocratie universelle par le feu et le sang, mais en tant que modèle pour la politique intérieure de la France : Guantanamo et mesures dites, aux USA, liberticides. On verrait alors là, dans la rencontre Bush / Sarkozy, un signe certes d’atlantisme, mais aussi le salut de l’élève au maître. Mais, pour cette argumentation, il n’y a pas fascisme d’Etat : simple continuation du parlementarisme en place par d’autres moyens.
Revenons à la première argumentation examinée celle qui dit « fascisme d’Etat ».
On peut l’étayer par différents arguments.

Campagne d’opinion et non pas de parti. Anti-étatisme mouvementiste. mouvementisme fascisant :

- 1- Campagne d’opinion :

Quand même on observerait que l’un des candidats tient l’UMP et l’autre pas encore le PS, il est patent que les deux campagnes, à ce jour, sont des campagnes d’opinion et non de parti. Prenant acte de leur déshérence ? Tirant avantage de leur apathie, quand ils sont réduits à être de simples machines électorales ? Mais, fondées presque exclusivement sur l’opinion et ses diverses formes d’existence actuelle (Internet, blogs, journaux people), ces campagnes, et celle du sarkozysme particulièrement, revêtent un aspect nettement caporaliste. Et les deux campagnes semblent indiquer, dans leur homogénéité, non seulement la fin de la Cinquième République, fondée sur la bipolarité, mais la mise en place d’un comportement caudilliste*, où c’est sur cette figure et le « parler vrai », ou transgression de tous les tabous politiques admis, qu’on se fonde pour gagner.

- 2-Le rapport mouvementiste à l’Etat.
Il concerne précisément Sarkozy. Bien sûr, il est ministre de l’intérieur. Mais donnant le privilège, parmi tous les éléments de l’appareil d’état, à la police comme rectrice des situations réelles, normalisant les conduites répressives (contrôle, insultes, chasse) sans parler de la mise en place de la terreur sélective, il présente les caractères renouvelés d’un anti-étatisme qui approche, dans sa sphère, l’antiparlementarisme des fascismes du XX siècle. Le choix exclusif de la police, les attaques contre d’autres formes de la machine d’Etat (juges par exemple) montrent bien l’attitude anti-étatique, propre au mouvementisme fascisant.

- 3-Quand Sarkozy dit : « Qui est contre moi est contre l’opinion publique », ceci est davantage que jouer l’opinion au delà des partis.
C’est tout simplement typique du mouvementisme, propre au caudillisme, et distinct du mode d’action lepéniste, fondé sur une tactique parlementaire de parti et le jeu parlementaire qu’on sait. Sarkozy, pour sa part, semble un politicien de mouvement, ce qui est notoirement un trait de type fasciste, plutôt qu’un candidat de parti. Il fonctionne par objectifs à défaut de tout programme, voyez les circulaires sur les expulsions, exigeant, en chiffres, des résultats, voyez l’objectif « nettoyer au kärcher ». Le mouvementisme est une forme politique à objectifs, à objectifs irréels et imaginaires, dont la seule réalité est la violence.

- 4- L’objectif privilégié et qui fournit une large part de sa base de masse au mouvementisme peut être nommé « les enfants ». Le soulèvement des enfants en novembre 2005 reste, là-dessus, un analyseur. Ou plutôt, le couple « soulèvement /mouvement anti-CPE ».

Le couplage antinomique du soulèvement et du CPE est certainement le moment où une véritable base de masse mouvementiste se constitue. Il semble que les enfants sont, selon l’expression convenue, la plaque sensible de l’aujourd’hui. Pourquoi ? est toute la question.
L’école est en crise, elle dysfonctionne depuis longtemps, échec de l’école de masse, auquel il a été répondu dernièrement par les lois de ségrégation (des pauvres et des riches, des bourgeois et de ceux qui ne le sont pas), et par l’apprentissage forcé, qui vient défaire l’espoir qu’on pouvait mettre dans une école où le travail manuel aurait été valorisé.
L’utilisation par le sarkozysme du soulèvement des enfants va donner à cette France « blanche » ou petite bourgeoise le motif de sa transformation en « sarkozysme partout et nulle part ».
« Vos enfants auront l’école pour eux et non pas pour tous, et réussiront » : objectif imaginaire typique qui méconnaît le réel des difficultés du marché du travail, etc...
Disons, sans prendre de précaution, que si les enfants sont la plaque sensible de la situation française actuelle, c’est qu’ils sont le seul recours en vue d’une reconstitution minimale et phantasmatique des classes, dans une période post-classiste et d’atomisation, où elles ont disparu.

En gros, l’objectif mouvementiste, tel quel indicible, de Sarkozy est le suivant : « Je débarrasse la France et ses écoles, des noirs, des arabes et des jaunes et mieux que par la ségrégation scolaire, vos enfants redeviendront de bons écoliers à l’ancienne ». Le pacte serait le suivant : les étrangers en taule et hors des frontières, le devenir tranquille et sans modèle américain révisé-banlieues (marques, castagne, flemmardises) devient envisageable. Alors, toutes les exactions, les ignominies, toutes les lois répressives affermées à ce but désiré sont acceptables : Sarkozy tient son mouvement. Peu importe si le devenir de tout cela débouche sur une privatisation de l’enseignement pour renforcer « la vie protégée des bons enfants ».

On ne peut expliquer autrement la façon dont la répressivité gagne dans des domaines inédits et inouïs : les petits enfants qu’il faudra discriminer comme pré-délinquants dès la maternelle, les lois Perben contre les jeunes et pour la police, ad libitum). C’est aussi l’absence de conscience directe de la menace.

Et cette absence de conscience directe, cette incapacité à voir ce qui alerte comme ce qui constitue une situation d’ensemble, il faut en voir la cause dans le consensuel parlementaire. Le consensuel est une situation extrême, disais-je en commençant : c’est par lui et pour lui que le fascisme d’Etat s’installe, non pas que le consensuel le méconnaisse : en l’approuvant. En ceci, il est lui-même un consensuel à objectifs : lois Perben, loi contre les enfants bientôt et contre toujours les familles. Raison pourquoi aussi ceux qui se lèvent ont une conception uniquement locale, ou en réseau, de leur action. On fait des choses remarquables sans demander l’abrogation de la loi CESEDA, sans comprendre pleinement le rôle des lois.

Il n’est qu’à voir, par exemple, la manifestation de ce dernier 30 septembre, de Denfert-Rochereau au carrefour Raspail-Saint-Germain, pour s’en convaincre. On n’y entendait pas un mot sur le sarkozysme, mais beaucoup sur l’anti-sarkozysme PS. Ce qui donnait une manifestation de type revendicatif, réclamant des écoles et des logements comme jadis des gommes et des crayons,. On se serait cru dans un Munich de trottoir, ce qui consonne parfaitement avec une France indifférente à l’essentiel. Car Royal ou Sarkozy au pouvoir, ce sont la lutte accrue contre les sans papiers, et l’école passée au kärcher. Le mouvementisme ne s’arrêtera pas avec l’élection.

Natacha Michel