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Ecrits de Natacha Michel

La vie pour tout le monde

Meeting du Rassemblement des Collectifs des ouvriers sans papiers des foyers et de l’Organisation politique, Mutualité, 1999

(1999)

Il n’est pas vrai que nous soyons seuls dans une France éteinte, milliards de paupières closes, radieuses de lepénisme généralisé, dans le corridor d’opinons qui va du Front national à Jospin. Capable de dire : "la France pour tous", capable de ne pas mourir du chagrin d’être au monde, voilà aujourd’hui le mouvement des ouvriers sans papiers des foyers. La curiosité de la terre est infinie. Les ouvriers sans papiers des foyers, ces gens, mariés, pas mariés, jeunes ou vieux, avec papiers, sans papiers, sont ceux par qui différents mots obtiennent délivrance. Le mot "ouvrier" qui était chu et que le premier socialisme avait remplacé par le mot "immigré". Mais aussi le mot "vie".

Un mot peut voir jusqu’au plus profond de nous : un tract des ouvriers sans papiers des foyers dit :"la vie, c’est pour tout le monde". Ce n’est donc pas une prime, ou même un droit, qui est aujourd’hui en cause en cause, c’est la vie. Vivre ou ne pas vivre signifie avoir des papiers ou pas. Et c’est de votre vie et la nôtre qu’il s’agit, puisqu’une France démocratique a besoin de vous. Et c’est de vivre comme tout le monde qu’il est question. Comme tout le monde, sans redouter de sortir du foyer, sans redouter de traverser la rue pour acheter un paquet de cigarette, de vivre sans, à tout instant, craindre d’être arrêté, d’être battu, offensé, injurié, placé en camp de rétention, expulsé. A la tête des manifestations, tourne comme une crécelle, comme ces artichauts de feu d’artifice, pour qu’il n’en reste que cendres, un petit avion. Porté à bout de bras, il s’éloigne, symbole des charters : "Expulsions, non ! papiers oui." Entendez l’indignation de ces gens devant l’indignité qu’on leur inflige. Il s’agit de vivre sans avoir peur de ne pas pouvoir être soigné : "le docteur ne vous touche pas, si on est sans papiers, dit un tract, on reste avec la maladie", de vivre sans la crainte de la police. En un mot , il s’agit de vivre comme tout le monde, de vivre en sortant.

Combien le mot "sortir" est important, si important qu’il est non pas le projet d’aller dîner en ville, d’aller au cinéma, mais un acte politique. Sortir, se montrer, c’est l’acte de courage des sans-papiers. Le courage est souvent évoqué dans les assemblés, dans les débats, il est le nom de la liberté pour ceux qui en sont privés. Car c’est d’actes politiques qu’il est question et de cette nouvelle forme de l’égalité que disent les mots "comme tout le monde". Aujourd’hui, il se passe quelque chose d’extravagant : des gens doivent se lever, lutter pour obtenir qu’on les considère comme des hommes, et non pas comme des délinquants, pour obtenir qu’on reconnaisse ce qu’ils sont : des gens qui travaillent ici comme ouvriers dans les usines, le nettoyage, le bâtiment : "je travaille dans le nettoyage, dans le bâtiment, dans les cuisines et on dit que je ne fais rien puisque je suis un sans-papier."

Par le refus de régularisation, qu’opposent les préfectures, des gens ne sont plus des gens, ne sont plus des hommes, ne sont pas de ouvriers. Ils ne sont pas, dit le gouvernement et pourtant ils sont. Allez dans les foyers, engagez-vous auprès des ouvriers sans papiers des foyers et vous verrez la vie. Vous verrez pourquoi les gens sont dans des foyers. Parce que les foyers sont des lieux où une partie des ouvriers d’ici vivent. Parce que les foyers sont ce grâce à quoi, écrit l’un de ses habitants, "les gens ne dorment pas dans la rue, ou dans le métro, où ils ont de quoi manger et de quoi dormir."

Les foyers sont des lieux, grâce auxquels ceux qui sont au chômage ou sans papiers ne sont pas des misérables. La misère, dit un ouvrier sans papiers, est celle de l’esprit, de l’inquiétude. Les foyers sont des mondes, et notre monde, avec leurs grandes lessives et leurs vestes ou leurs chemises, séchant suspendues, partout, jusqu’au plafond, avec leur banc dans les couloirs où des locataires lisent ou étudient sous une lumière de fortune, avec leur coiffeur et leur marchands, avec leurs étages, leur tapis, ces bout de moquettes couvrant les paliers, avec leurs chambrées, les égards que les habitant ont les uns pour les autres, avec leur salles de réunions, avec la décision que des résidents, constitués en collectifs, ont prise de faire de la politique, de leur point de vue, de ce point de vue qui est celui des gens et pas celui du gouvernement.

D’ailleurs, la lutte pour qu’on ne détruise pas les foyers, a été liée au début à la lutte des sans papiers des foyers, celle-là même qui prend le gouvernement comme interlocuteur et comme celui à qui on s’adresse et à qui on fait requérences. Par exemple ce tract :"nous résidents du foyer de la rue X, unis au sein du collectif des ouvriers sans papiers, voudrions, par cet écrit, signaler notre mécontentement à-propos de la circulaire Chevènement, qui, d’abord, nous avait donné beaucoup d’espoir, et qui ensuite s’est transformé en déception et en cauchemar."

Les foyers sont des mondes et pas du tout exotiques. Ils sont le monde d’ici, le monde de ceux qui proclament "les gens ici sont d’ici", et qui tranchent ainsi sur la question dite des étrangers, comme la lutte des sans papiers a tranché en montrant qu’en se montrant, les sans papiers n’étaient pas des clandestins. Car le mouvement des ouvriers sans papiers des foyers est un mouvement politique. Un mouvement politique, parce qu’il s’adresse au gouvernement et non aux partis :"Je fais appel au gouvernement, dit un ouvrier sans papiers, pour qu’il rencontre les sans papiers au lieu d’aller prendre ses vacances en Afrique, soit-disant pour régler le problème des clandestins."

Le mouvement des ouvriers sans papiers est un mouvement politique parce qu’il ne se laisse pas relayer, ne comptant que sur lui-même et sur ses amis. Et que, s’il appelle chacun d’entre nous à comprendre cette lutte et à y contribuer, il entend que ceux qui se battent avec eux se battent avec leur propre pensée et leur propre dévouement, et non au nom d’associations ou de partis. Un mouvement politique, parce qu’il ne cesse de proposer des idées, des énoncés, de proposer des thèses, d’inventer des formules. "Les gens d’ici sont d’ici", lancée par l’organisation politique, est une thèse qui leur convient, tandis la lutte des ouvriers sans papiers invente la thèse "la France pour tous", "on est ici, on ne bouge pas", défait le mot d’ordre d’Etat "intégration", qui n’est rien d’autre que le slogan qui nie que ceux qui sont ici sont d’ici. "Sans papiers, on travaille pour le patron, pour une seule personne, avec les papiers on participe à la vie du pays", dit un tract. "Pour être ici ensemble, il faut être égaux", dit un autre tract qui propose cette nouvelle définition de l’égalité qui considère que chacun compte, et doit être compté pour un et qui dit au gouvernement :"pas de différence entre les gens", "on a besoin de papiers pour rester ici, pas d’argent pour aller là bas". Mouvement politique parce que ce n’est pas seulement la description du sort qui leur est fait dont parlent les ouvriers sans papiers, mais qu’ils indiquent une autre politique possible. Mouvement politique, enfin, parce que ce n’est pas le soutien que réclament les ouvriers sans papiers des foyers, ce soutien souvent marchandage, mais, comme ils le disent, le combat, soutien authentique.

Ce qui frappe le plus dans les réunions des ouvriers des foyers, c’est la démocratie et c’est la pensée. Imaginez une réunion du rassemblement - c’est là que les collectifs des foyers et l’organisation politique se rencontrent. Chacun a fait déjà beaucoup de choses, quand il arrive là, chacun a conduit des gens à la préfecture, constitué des dossiers de recours, rassemblé ceux qui ont déposé des régularisations et ceux qui n’ont pas osé le faire, cherché les gens avec les papiers, pour qu’ils se joignent à ceux qui n’ont pas les papiers, mais surtout chacun a changé sa salive en paroles, rassemblé les résidents, fait glisser le mot "découragé" jusqu’au mot "courage", dit "je lutte jusqu’à la victoire" et dans le même souffle : "je lutte jusqu’à ce que je sois expulsé", réconforté ceux qui ont été humilié par des contrôles, par ces rafles insidieuses et discrètes qui ont lieu chaque jour.

Tous ensemble, ceux qui ont des papiers et ceux qui n’ont pas de papiers, mais tous ensemble, les militants de l’organisation politique et les militants des collectifs. Ce "tous ensemble" là est frappant, faisant bouger le jour d’un pas. Domicile vivant, ces réunions, où, l’un après l’autre, chaque foyer, chaque collectif parle. J’ai rarement entendu des gens si bien parler, si amplement, si largement, disant la situation et ce qu’il faut faire, serrant l’inquiétude jusqu’à ce qu’elle devienne certitude et action. Disant le moment où on est : quand il a fallu écrire les recours, quand il a été décidé des deux manifestations de novembre et de décembre à la République, quand il a été conclu que nous ferions le meeting où nous sommes ; chacun, l’un après l’autre, sans paille de colère, loge dans le temps un courage continu et se déclare. Chacun parle, lit ce qu’il a conçu pour le papier, cette feuille qu’il tient devant lui, et pour les papiers, sans lesquels il n’y a pas de vie. Certains parlent : en bambara, en saracolé, en poular et scrupuleusement, dans le silence attentif, quelqu’un traduit. Ce ne sont pas interrogations, soucis, qui sont seulement prononcés. Ce sont des déclarations, des affirmations.

Les gens pour qui la politique, c’est voter, n’ont pas idée. Les gens pour qui la politique ne se fait que dans un parti, et pour qui parler, c’est seulement énumérer ce que son parti propose, ou veut faire, n’ont pas idée. Les gens qui s’imaginent que faire de la politique avec des gens en lutte, c’est proposer la ligne de son organisation, ou le nom de son organisation ; pour qui discuter, c’est imposer, n’ont pas idée. Ceux pour qui faire de la politique, c’est juste la tactique et la stratégie n’ont pas idée de comment cela se passe vraiment dans les réunions du rassemblement, ou dans les réunions dans les foyers. Ce qui se passe, alors, c’est la politique, mais du point de vue des gens. Ce n’est pas se gratter la tête pour savoir ce qu’on fait. Faire, ici, c’est dégager un possible. Et dégager un possible, c’est penser. Le possible, alors, c’est proposer ce qu’on fait à partir de ce qui peut être : Une autre politique est envisageable qui tienne compte des gens et non des seuls intérêts de l’Etat." Ce n’est pas les papiers qui font la femme ou l’homme, c’est la femme ou l’homme qui font les papiers". "Tout ce qui commence dans la rue finit dans l’égout", aurait dit Chevènement. Tout ce qui commence dans l’égout du gouvernement finit dans la rue. Aujourd’hui, il y a une chaleur sous laquelle la terre s’éternise.