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Ecrits de Natacha Michel

Rosa Luxembourg

in Lettres sur tous les sujets, Le Perroquet, numéro 6, novembre 1992, pp. 4-12

(novembre 1992)

Notre fin de siècle règne absolument dans l’oubli. On honore la désuétude. La cité où nous vivons s’est déclarée éternelle. Chacun, avec la plus grande commodité, mesure son envergure par son journal déployé. On se réclame notoirement d’un unique jeu : notre démocratie est le meilleur des systèmes possibles. C’est presque ce que pensait Rosa Luxembourg ; la démocratie prolétarienne est, non le meilleur des régimes possibles, mais celui que personne ne connaît. Comment parler des révolutionnaires quand la révolution n’existe plus ? Sont-ils, aussi, caducs et simplement offerts à l’exécration de la mémoire, ces hommes et ces femmes splendides ? Voilà !

Une telle bravoure et tant de qualités d’esprit s’incarnèrent. Leur spectre hante l’oubli.

La veille de sa mort, dans le petit appartement d’un quartier de Berlin, où elle et Karl Liebknecht se cachaient, elle écrivit ceci :

"L’ordre règne à Varsovie, annonça le ministre Sebastiani à la Chambre française, lorsque après un assaut terrible sur le faubourg de Praga, la soldatesque de Souvaroff eut pénétré dans la capitale polonaise, commençant son travail de bourreau contre les insurgés.

L’ordre règne à Berlin, proclame triomphalement la presse bourgeoise, les ministres Ebert et Noske, les officiers des troupes victorieuse pour qui la racaille petite-bourgeoise de Berlin agite ses mouchoirs et pousse des "Hourrah !"

L’ordre règne à Varsovie, l’ordre règne à Paris, l’ordre règne à Berlin.. Oh bourreaux stupides. Je suis, j’étais, je serai. »

Ces mots entourent la présence de Rosa Luxembourg sur terre. Le lendemain, elle fut tuée d’une balle tirée dans la tête par l’un des soldats des freicorps, organisation para militaire commandée par l’expert socialiste de la défense, Noske. Noske avait déclaré peu avant : "Il faut un chien sanglant, je le serai".

Dans le même dernier écrit, son testament dit-on, Rosa écrivit :

"Pouvait-on s’attendre à une victoire définitive du prolétariat révolutionnaire dans ce conflit ? le renversement des Ebert-Scheidemann et une réalisation de la dictature socialiste ? Certainement pas, si on prend mûrement en considération tous les facteurs qui décident de la question. Le point vulnérable de la cause révolutionnaire en ce moment : la non-maturité politique de la masse des soldats qui, toujours encore, permettent à leurs officiers d’abuser d’eux en faveur de buts contre-révolutionnaires des ennemis du peuple, est déjà, en elle-même, une preuve de l’impossibilité de voir sortir de ce conflit une victoire durable de la révolution. D’autre part, cette non-maturité des soldats n’est par elle-même qu’un symptôme de la non-maturité générale de la révolution allemande."

C’était le 14 janvier 1919. Le 15, Rosa et Liebknecht étaient assassinés. Avec eux, mourrait l’Allemagne, une autre Allemagne. Qui fut la vivante ? Un trait au moins :

"Ma suprema ratio que j’ai formé par ma pratique révolutionnaire germano-polonaise est de toujours rester moi-même".

Moi-même. Selon un pouvoir de création sans cesse refourni, Rosa Luxembourg pratiqua le va-et-vient incessant de soi à soi, le va-et-vient des idées et des actions, des polémiques et des pensées : pour recommencer. Rosa était polonaise donc russe (la Pologne étant annexée à l’empire tsariste) et milita en Allemagne, et en Pologne. Elle parlait aussi bien le polonais que le russe que l’allemand, lisait le français, l’anglais et l’italien. On l’accusa toujours d’être étrangère. Et si, en Suisse où elle fit ses études d’économie et de sciences naturelles, et même en Pologne où vivait sa famille, on ne le lui fit jamais sentir, en Allemagne, on lui rappela qu’elle était aussi juive.

Elle était née à Zamose, le 5 mars 1870, l’année où naquit Proust -sans qu’entre la politique moderne de l’une et l’art présent de l’autre, on aperçoive le gouffre qui s’ouvre généralement entre contemporains. Fit ses études d’abord à Varsovie où les juifs n’étaient pas admis au Lycée sauf quelques juives, espèces moindres selon la loi. Dès sa sortie du lycée, elle reçut l’empreinte des idées dites socialistes, se lia avec Martin Kasprsza, ouvrier révolutionnaire qui créait, spacieusement, des groupes et dont l’importance dans l’esprit fut grande.

Elle partit à Zurich, fit de brillantes études d’abord en sciences naturelles puis en économie. Son professeur Wolf se souvenait longtemps après de cette élève capable. Zurich était plein d’immigrés révolutionnaires mais aussi très polonais ; il y avait un musée polonais, un club polonais..

Là se forma, moyen mental d’être, un groupe. Ne consentant à l’infériorité de rien, il se nomma le groupe des pairs. Il rassemblait Rosa, Warchawski, Derjinski, Wajanorovska et Léon Jogichès. La rencontre avec Jogichès, essentielle, dura toute la vie.

Cette femme aima, à ce qu’on sait sans ragots, trois hommes : ce grandiose méconnu, un inconnu, un fils : celui de Clara Zetkin. Faite de l’instinct qui élit, elle refusait de voir un manque de proportions entre ses activités diverses.

Léon Jogichès est une profonde figure de ce qu’on pourrait nommer l’intériorité politique. Grand organisateur, sorte de bolchevik non bolchevik (il ne s’accorda jamais avec Lénine), ne voulant jamais paraître, agissant dans l’ombre, il préférait l’ombre, Rosa et une sorte de liberté reculée. Ce fut cette liberté reculée (avec le fait qu’il n’écrivit pas), qui donna à sa personne cette invisibilité dans laquelle, seule, on le retrouve. Cette liberté et la désinvolture issue d’une dédition absolue à la politique, firent, peut-être, qu’ils ne vécurent pas ensemble malgré les supplications de Rosa. Pour Jogichès, le vouloir révolutionnaire donnait un autre sens à la gloire de vivre. Elle était brochures à faire lire, actions plus réelles que le geste, foules qui conquièrent et pensent, où le nom propre se soustrait. Cent ans plus tard, il eût été accusé d’être de ces aristocrates de la révolution, qui privent une cause des attendus misérabilistes qu’on réclame pour l’authentifier. Il était riche, secret, élégant extrêmement courageux, austère, obstiné, ami des contrebandiers et de tous les clandestins auxquels il s’assimilait et dont il possédait l’art. La politique seule lui importait qui incluait Rosa comme l’esprit. Léon usait de son beaucoup d’argent, il entretenait Rosa, lui achetait ses vêtements, et finançait les journaux avec une même rigueur. Il était juif et indifférent au fait de l’être. Il inspira et enseigna Rosa. Quand elle écrivait, ayant longuement discuté avec lui, elle lui demandait pardon d’employer si indiscrètement ses idées. Quand Rosa et Liebknecht eurent été assassinés, il prit la tête du parti communiste allemand.

ll venait de Vilna, Vilnius, cette capitale juive et non pas Balte, où se trouvaient les plus grandes universités mosaïques et les plus grands érudits juifs, devenue centre ouvrier depuis que des pogroms atroces, en particulier en 1860, avaient poussé les juifs des campagnes à se réfugier en ville et à se prolétariser. Jogichès commença, à dix huit ans, de les organiser. Lui qui ne parlait que le russe, il apprit le yiddish pour cela, belle inversion anticipée du courant qui,80 ans plus tard, fit se tourner vers la Thora ceux qui avaient abjuré la politique. Quand il rencontra Rosa, il ne lui restait que sa mère qu’il chérissait et dont la mort fut la première alerte au grand désespoir.

Dès Zurich, ils jouèrent la partie générale. Ils fondèrent le parti de Pologne, la Cause Ouvrière, journal, que Rosa rédigeait, et allait faire imprimer à Paris. Elle faisait tous les articles et les signait de noms différents. Cela dura jusqu’en 1898.

En 1898, elle partit pour l’Allemagne. Ils s’écrivaient chaque jour, en russe, la langue de Léon le lithuanien, pour les parties intimes, en polonais pour le reste. Les lettres étaient le lieu où ils partageaient tout. En Allemagne, la social-démocratie avec Auguste Bebel, Singer, Franz Merhing et les autres, incarnait une société. C’était un immense parti bureaucratique, puissant et nanti. Elle fut chargée de la propagande auprès des mineurs de Silésie, des polonais. Elle eut tant de bonheur de parler polonais ! Elle entra dans les grands journaux du parti social-démocrate. Elle devenait célèbre par ses écrits, attaqua Bernstein puis Kaustky, écrivit Réforme ou Révolution, dont le titre dit presque tout, en 99, où elle s’établissait contre le parlementarisme. En 1904, au congrès international à Amsterdam, Jaurès l’attaqua pour cela vivement tandis qu’elle traduisait le discours qu’il avait fait contre elle avec brio et exactitude.

Puis il y eut 1905. la Pologne Russe se soulevait en écho de la Russie. Léo partit en Pologne. Elle le rejoignit durant la grève générale de 1905, fit paraître le Drapeau Rouge, organe du parti social-démocrate polonais. Ils furent arrêtés ensemble ; elle, bientôt élargie, sous prétexte qu’elle était sujet allemand (elle avait pris la nationalité allemande peu auparavant), en réalité contre 2OOO roubles or payés par son frère. Léon fut condamné à 8 ans de bagne, s’évada. Elle écrivit Grève Générale, Parti et Syndicats où elle opposait la grève de masse à la grève générale et la grève insurrectionnelle au vote. Lénine écrivit Un pas en avant un pas en arrière, elle le critiqua. La polémique avec lui commençait. Le parti polonais, qu’elle avait créé avec Léon, fit pourtant scission en faveur du parti russe. En 14, elle se battit contre le ralliement des socialistes à la guerre, contre l’union Sacrée, fit un an de prison pour avoir dénoncé le dressage prussien et la corruption des officiers. En 1916 en prison, elle écrivit Junius.

Telle est la flèche de Rosa, jusqu’à la cible que le meurtre impose. Elle aima la vie et la politique révolutionnaire si passionnément et si également que le scandale, pour tous énorme et quoique représentatif, qui s’ensuit est hors rapport. Exhiber les deux amours dans un imperturbable premier plan, en fait une figure rare et étrangement moderne. Rosa n’est pas un bloc, une goule, celle que les ennemis nommaient " la femelle querelleuse". Elle a deux muses, la muse du bonheur et celle de la révolution. Avec Rosa Luxembourg, on ne peut limiter le mystère.

Une tuberculose de la hanche l’avait, dès l’enfance, rendue boiteuse. Et elle mesura toujours la qualité morale des êtres à leur aptitude à marcher à pied. La paresse physique de Kautski le condamnait autant que ses positions réformistes. La Sociale démocratie allemande n’aimait pas la marche à pied ni la course révolutionnaire. Rosa détestait les autorités, les vertus allemandes, elle était coquette, rêvait d’un appartement agréable, de dîners avec des cercles d’amis et d’aller à l’opéra. Petite de taille, elle voulait, quand elle en eu une, que sa femme de ménage fut grande : ainsi quand on entrait chez elle, disait-elle, "on n’était pas dans la maison des nains". Sans présomption ni asservissement fastidieux, elle aima l’initiative dont l’éclair raccorde les notions fragmentées..

Elle était sensible, attaquée de migraines, courageuse, résolue, follement amoureuse. Elle était élégante, infirme, cultivée, lisait beaucoup, peignait, gaie et désolée tour à tour. Sa tête, trop grosse, faisait le désespoir des modistes. Elle haranguait le chapeau sur la tête. Elle disait tranquillement en 1905 : "Le Drapeau Rouge parait", (c’était le journal du parti social-démocrate révolutionnaire polonais qu’elle avait fondé avec Léon Jogichès)."Actuellement, nous sommes obligés d’imposer le revolver à la main l’impression du journal dans les imprimeries bourgeoises". Elle écrivait tranquillement Démocratie et dictature après la révolution russe de 17, qu’elle et Léo Jogichès, avaient été presque les seuls à approuver et à défendre dans le milieu politique allemand. Elle y écrivait : "Sans une liberté illimitée de la presse, sans une vie d’association et de réunions affranchies d’entraves, il est tout à fait impossible de concevoir la domination des grandes masses populaires". "La liberté est l’élément vital de la dictature populaire ".

Être elle-même n’était pas un obstacle, mais augmentait la lumière. Foulée de doutes, souvent, quand à l’un et l’autre sentiment (le sentiment de l’action et celui de l’amour), elle s’en relevait avec un secouement, sachant que c’était elle l’énigme. "La vie sociale et la vie privée exigent qu’on accepte tout" , disait-elle. Stoïcisme ? Plutôt confiance en la vaste incompréhension humaine, cette énigme que les actes éclairent et ne dissipent pas.

Chaque fois, les écrits reprenaient leurs droits, Introduction à l’économie politique ; Accumulation du capital. Et avant, Grève générale, partis et syndicats". Et la brochure Junius. Et Dic-tature et Démocratie.

Elle disait :

"J’ai une maudite envie de bonheur et je suis prête à marchander ma part quotidienne de bonheur avec l’obstination d’une mule."

"Je m’accroche à mon droit au bonheur personnel."

"Je veux une vie qui vaille la peine d’être vécue."

À Léon Jogichès, que dans l’amour elle nommait Dyodo, ce qui en polonais signifie petit, elle envoyait des lettres dispensant des mots neufs contre l’amour ressasseur, liés sans contraste aux comptes-rendus et aux discussions politiques complètes : contre Bernstein ; contre Kautski ; quid de Lénine ? Quelle tactique dans la sociale démocratie allemande ? Les tâches, quant à leur organisation, le parti social-démocrate du royaume de Pologne et de Lituanie. Et, "mon amour, mon unique, mon cher". Les lettres étaient comme sa vie, appropriation de sa structure limpide, foisonnement d’incidentes intimes, dédition absolue, sans le fat orgueil de qui veut se passer de l’autre.

"Que je te parle de mes articles, de mes actions, de mes abonnements à la presse, de mes robes, de mes relations de famille, de la révolution, de tout ce qui m’importe, rien n’échappe à tes conseils."

"Que penses-tu de l’achat de cette veste de printemps ?".

Ses lettres étaient remplies des balbutiements que permet la phrase adressée :

"Cette nuit, j’ai entendu une voix ; elle disait Dyodo, Dyodo. J’ai voulu tirer le drap pour découvrir ta présence à côté de moi : j’ai eu un rêve. C’était un rêve indécent".

Et aussi, un jour, après la mort de sa mère (aimée ainsi que ses sœurs et moins le père) qu’elle n’avait pas vue à l’agonie, elle écrivit à Jogichès :

"Je t’ai haï parce que tu m’as enchaînée à cette activité politique maudite".

Son immortalité eut, pour emblème, l’aigle. Son père lui écrivit parce qu’elle le négligeait :" Tu es aigle, l’aigle ne voit pas la terre".

Et Lénine, après sa mort, après les polémiques sur le parti, la démocratie et cette notion de masse qui fut celle de Rosa plus que les autres, Lénine, éteignant toute querelle par de l’admiration, dit :

"L’aigle peut voler aussi bas que le poulet. Mais le poulet ne peut pas voler aussi haut que l’aigle. Rosa Luxembourg est, a été et sera toujours un aigle".

Dans ses relations avec Lénine, en 1912, un autre animal s’était entremis :

"Lénine est venu hier, il est venu aujourd’hui quatre fois. Je discute avec lui avec plaisir. Il est intelligent, cultivé. J’aime regarder son visage qui n’est pas très beau. Il a été très impressionné par Mimi, ma chatte. Il dit qu’il n’a vu qu’en Sibérie des animaux aussi imposants et que c’est un vrai chat de grand seigneur"

Ses lettres s’appropriaient tout cela, la foudre des pensées politiques, le tonnerre de la passion, les minuscules galas intimes et l’enlevaient en un inédit équilibre supérieur :

"Quelque chose bouge en moi, veut sortir à la surface, quelque chose à penser et à écrire. Je n’ai pas usé la centième partie de mes forces. Je ressens le besoin de dire quelque chose de grand que mûrisse en moi une forme originale. Je veux agir sur les gens comme le tonnerre".

Sa note propre fut la notion de "masse".

Elle ne croyait pas à la situation objective. Seule la force personnelle ou subjective valait : "Tout est instructif salutaire, purifiant, dans la liberté politique". Les réformistes étaient stupides et dangereux. La liberté était violente et capable. Elle offrait une page neuve, une école véritable aux masses. Les masses étaient, elles, le nom de la pensée révolutionnaire. Sans les masses et hors des masses, il n’y avait qu’échec et erreur. Le hasard devait être vaincu pas à pas par les masses, non par des directions restreintes. C’est ce qu’elle pensa de la révolution russe, qu’elle défendit et critiqua :

"Lénine et Trotsky, avec leurs amis, ont été les premiers qui aient devancé le prolétariat mondial par leur exemple. Ils ont été les seuls qui puissent s’écrier avec Ulrich De Hutten : ’J’ai osé cela’."

"J’ai osé cela" venait d’une de ses lectures favorites (avec Goethe et Mickiewick) : Conrad Edmont Meyer. Mais elle écrivit aussi des bolcheviks : "La liberté, réservée aux seuls partisans du gouvernement ou du parti, n’est pas la liberté".

L’action des masses et leur état de conscience mesurent ce qu’elle pensa de la révolution allemande dans laquelle elle était engagée. Les masses étaient le nom de la situation des consciences. Les abrupts, hauts, jeux d’ailes devaient s’y mirer.

Elle se méfiait de la prise du pouvoir à laquelle elle avait consacré sa vie. Dans le programme du SpartaKusbund, organisation qu’elle avait créé avec Liebknecht et Léo Jogichès, elle écrivit :

" Si Spartacus s’empare du pouvoir, ce sera sous la forme de la volonté claire et indubitable de la grande majorité des masses prolétariennes."

Les masses étaient le nom de la conscience. Le nom de la révolution, incertaine et inévitable, était le mot "international". Elle ne croyait pas que les guerres entraînassent nécessairement les révolutions. Seule, la révolution internationale était donatrice. De même, le capitalisme ne se déployait pas avec nécessité, de son accumulation primitive à son effondrement. Il avait un vaste avenir, avec l’existence de ce qu’elle appelait les "secteurs précapitalistes". Enfin, elle songeait au parti. Il était, disait-elle, un processus et non une forme fixe.

Rien n’était nécessaire, rien n’était de l’ordre de la nécessité pour cette femme sinon l’ordre qui régna un jour sur Berlin. La multitude, misérable ou satisfaite par le menu jeu de l’existence, pouvait s’agrandir jusqu’à penser. Tout d’un coup et lentement, franchissant, peu à peu, des intervalles, la foule prolétarienne ressentait le besoin de se trouver face à face avec elle-même. Des telles suggestions avaient à se livrer fermement : par la propagande et les meetings. En quinze jours, elle faisait douze meetings, des discours innombrables, elle écrivait, dirigeait des réunions, menait sa vie militante et sa vie ! Une raison à cette amplification ? Elle n’aimait pas l’Etat, s’en méfiait même lorsque nommé prolétarien. Extérieur aux processus de conscience des masses, disait-elle à peu près. Elle songea, une des première, à ce qui se passait après la prise du pouvoir et voulut donner une identification de la politique qui y résistât. Ce fut le significatif prestige de Rosa Luxembourg, son secret d’ardeur et de splendeur.

Un piège pour notre irréflexion ? La vie et la politique étaient proches compagnons, non que la politique fut vivante ou la vie politique. Mais pour ceci : le bonheur et la révolution, ses deux muses, luttaient, chacune de son côté, contre l’abstraction. Pour cette raison seulement, Révolution et Bonheur présentaient une ressemblance immortelle. L’amour de la vie empêchait l’infatuation de l’abstraction. L’ennui de l’abstraction ? Extériorité à la conscience des masses. L’abstraction était étatiste. Toute prescription abstraite était étatiste.

Sur fond de révolte contre la guerre, en 1918, des conseils d’ouvriers et de soldats avaient surgi, déposé l’empereur. Une république d’Allemagne avait été proclamée, et une autre, la république de Liebknecht et de Rosa, le même jour. Les spartakistes se créèrent. Rosa écrivit leur programme. Le parti social-démocrate tenait le pouvoir. Ebert, un de ses dirigeants, déclara qu’il fallait éliminer ces têtes brûlées de spartakistes. Les freicorps, légion contre le bolchevisme et section d’assaut dont hérita le nazisme, dirigés par le ministre socialiste Noske, se créèrent. Dans Berlin, une fraction des socialistes, les indépendants, voulurent prendre le pouvoir contre les socialistes majoritaires au gouvernement. La Commune de Berlin commença.

"La ligue Spartakus refuse de partager le pouvoir".

"La ligue Spartakus refuse de prendre le pouvoir parce que les autres sont usés".

"La ligue Spartakus n’est pas un parti qui veuille parvenir au pouvoir en passant sur les masses ouvrières ou en s’en servant", écrivit-elle.

Rosa, qui sortait de prison, s’opposa à l’insurrection et la soutint puisqu’elle s’était déclenchée. Les freicorps la recherchaient. La tête de Rosa et de Liebknecht était mise à prix. Ils changeaient de domicile chaque jour. Le 12 et le 13 janvier, ils logèrent dans un appartement ouvrier du quartier de Neukollen, le lendemain, dans un appartement bourgeois de Wilmersdorf. Ils y écrivirent leur dernier texte. Le 15 janvier, à 9 heures du soir, entrèrent les soldats. Rosa qui avait la migraine, était couchée. Elle prit une petite valise, quelques livres, ultime mouvement optimiste. Ils furent conduits à un hôtel. L’hôtel se nommait l’hôtel Eden. On força Rosa vers le premier étage où elle devait être interrogée par le capitaine Pabst. Le hussard Runge était chargé de l’assassiner. Il devait se poster à une entrée latérale de l’hôtel et lui asséner un coup de crosse sur la tête. Elle fut pourtant jetée à terre et blessée dans l’hôtel puis traînée dans une voiture. Là, elle fut achevée d’une balle dans la tempe. Son corps, jeté dans le Landwehr canal. Liebknecht fut assassiné le même jour près de l’hôtel Eden.

Rosa Luxembourg morte, Jogichès, qui, toute sa vie, avait été un clandestin expert, cessa de se cacher. Il envoya un télégramme à Lénine, avec qui il ne s’était jamais entendu : "Rosa et Karl ont accompli leur dernière tâche révolutionnaire" . À Radek, qui lui disait de fuir : « Il faut bien que quelqu’un reste pour écrire les épitaphes » . Quand il eut mis en lieu sûr ce qui restait des manuscrits de Rosa, qu’il eut tenté de retrouver ses meurtriers, il se laissa prendre et fut tué, d’une balle dans le dos, par un policier.

Les meurtriers de Rosa et Liebknecht furent jugés.. Le hussard Runge fut condamné à deux ans et demi et deux semaines pour "tentative d’assassiner" ; le lieutenant Vogel, officier de service lorsque Rosa périt, eut deux mois, pour n’avoir pas signalé de cadavre et en avoir disposé illégalement.