Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Vera Figner

In Lettres sur tous les sujets, Paris, Le Perroquet, 1992

(1992)

Sa présence, rien de plus, pour réjouir un mot honni, "terrorisme", et le faire briller au fond du cœur. Véra Figner fut terroriste et fondatrice d’une des premières organisations révolutionnaires russes, la "Narodnaia Volia" ou volonté du Peuple dont on appela les membres "narodniki" ou populistes. Ses raisons de vivre furent des raisons d’agir. L’action directe, le plus proche confident de son secret. L’action lui offrait son hospitalité contre l’insuffisance des temps, l’excès de despotisme, la misère et l’apathie communes. Elle appartint à ce mouvement dont l’idée fixe était d’en finir avec l’autocratie du tsar, avec le tsar lui-même, terroriste seulement en cela, mais terroriste, présentant ainsi pour nous une spéciale puissance d’illusion. Elle était charmante, grave, d’une particulière splendeur physique, participa, après six tentatives, à l’attentat qui coûta la vie au tsar Alexandre II, fit vingt ans de forteresse dans ce silence des prisons dont elle déplorait l’horrible attraction. Elle paya cher, comme tous, et, génératrice de vitalité en prison, se maintint vivante ; lorsqu’elle sortit, ses cheveux blancs logeaient un fantôme victorieux. Elle avait cru à la bombe, cette cime menaçante de trop d’absolu.

Elle était née en 1852, survécut très vieille jusqu’en 1942, et vers 1930, seule survivante des trois grandes héroïnes du mouvement populiste (Sophie Pérovskaia fut pendue en 1881 et Véra Zassoulich était morte en 1919), aperçue à Moscou lors des réunions d’anciens bagnards, on lisait encore sur son visage de quatre-vingts ans une grâce qui commandait de croire à son existence.

Elle avait été une jeune fille russe, de petite noblesse, élevée dans des pensionnats austères où l’on apprenait tout et à tenir le dos raide. C’était, ce fut toujours une beauté. Sur l’une des rares photos d’elle, on la voit : son visage parfait, raffiné, ovale, ses sourcils ailés, ses yeux immenses, consentaient aux habits noirs qui rendirent immortel le type de l’institutrice. Son visage parfait se conciliait l’austérité par laquelle les jeunes révolutionnaires marquent qu’elles sont bien telles.

On ne lui connut pas d’amour. Peut-être un certain Issaev, "bombiste" comme elle, avec qui elle habitait en 1881, allez savoir. Habiter signifiait agir, faire des plans, tracer celui où l’on voyait, sous une croix au crayon, la salle à manger de l’empereur et, sous un zig zag de craie, le parcours prévu de la dynamite. De l’amour, elle ne dit jamais rien, mais peut-être eut-elle de l’amour. Son amie Pérovskaia, première femme exécutée pour régicide, avait eu, elle, un amant. Si bien que, par contiguïté, on suppose.

Mais ce n’était pas l’affaire de Véra. Il y avait quelque chose de russe dans son éblouissante chasteté générale. Ce dévouement véritable et passionné, cette âme stricte, rien du gendarme et tout de ces figures des cosmogonies, par exemple l’indienne, à laquelle elle ressemble parce que les déesses n’y sont montrées qu’en action, c’était elle. N’importaient que la cause, la discipline de parti, cette discipline commise à conjoindre l’action des révolutionnaires et la réalité extérieure.

Discipline et centralisme, voici ce qu’était l’intimité de Véra. Cette simple adjonction orchestrale changeait du tout au tout l’ancien théâtre de soi ! Les norodniki furent d’ailleurs les inventeurs de la discipline et du centralisme et non pas les bolcheviks : un centralisme impérieux et constant, un centralisme absolu. Les narodniki fonctionnaient comme des sociétés secrètes et des conspirateurs.

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Vera Figner

Riche don d’assimilation à leur temps où l’énorme appareil policier et répressif fonctionnait, lui le premier, en société secrète. Bien que je puisse prévoir l’accointance ici avec des hasardeux clichés, du genre Ange cruel, il faut la dire telle qu’elle fut, pleine de bonté, de pitié. Pitié pour ces paysans misérables et malades depuis tant d’années qu’elle soigna (elle était médecin et infirmière). Bonté pour ceux qui étaient en prison avec elle. Vivre a la prétention de tout contenir. Elle était de même socialiste, comme on disait là-bas dans les années 1880, cette doctrine ne faisant encore que se juxtaposer. Il y avait avant tout l’idée fixe, l’idée du temps, l’idée russe : la liberté du peuple passait par la destruction du tsar. Elle fut narodniki, c’est-à-dire socialiste révolutionnaire dans la Russie des années 1870.

Elle dirigea l’organisation quand celle-ci battit de l’aile. Elle entra dans de nombreux attentats. Une femme ? Rien n’est plus doux et plus cruel, allez-vous dire ? Elle organisa les attentats, y participa. Ces gestes résumaient l’avenir et son ambiance plus riche. Tuer pour de bon l’apparentait à sa propre humanité. Voici ce qu’il se passa.

Elle était l’aînée des six enfants d’une famille noble. Ses trois sœurs, Lydia et Eugénie en particulier, la précédèrent dans la lutte. Un de ses frères devint un ténor célèbre, renouvelant l’opéra russe parce qu’il jouait ce qu’il chantait. Elle adora sa mère. Son père, étant administrateur des Bois du gouvernement de Kazan, elle vécut ses premières années dans les forêts. La vie était comme dans Gogol, plutôt côté âmes mortes que Revizor. Tout était dur, son père, la situation de la Russie, l’institut où elle fit ses études en boursière et dont elle sortit avec la médaille d’or.

À vingt ans, en 1872 elle se maria ave un jeune juge aux idées libérales dont elle se sépara peu après. Elle ne voulait qu’une chose : partir pour Zurich et faire des études de médecine. À Zurich était la liberté, les idées neuves, les traces révolutionnaires. A Zurich, la bibliothèque russe créé par un exilé où l’on apprenait ce qu’on n’avait jamais pu apprendre, là-bas, sur notre mère à tous, la Russie.

Il y avait des clubs, des cuisines communes, tout l’attirail joyeux qui pousse les fervents jusqu’à la certitude. Il y avait aussi une association féminine dont le but était "d’apprendre aux femmes à penser avec logique". On y traitait du suicide, du normal et de l’anormal. Cela dura quelques séances. Véra voulait absolument devenir médecin. Inutile de remarquer que tant de révolutionnaires ont voulu l’être. On parlait des grèves, des communards. Allant droit à la destruction de l’édifice, un oukase du tsar atteignit Zurich, interdisant d’y rester La société des jeunes femmes se dispersa. Certaines revinrent en Russie pour commencer l’action révolutionnaire, furent établies, s’engageant dans les fabriques. Véra voulut rester pour achever ses études. Mais, soudain, alors qu’elle était au bord de réussir, sa sœur Lydia fut arrêtée. Véra quitta la Suisse en 1875, pas tout à fait médecin. Une terrible répression balayait la Russie.

À partir de cette date commença le voyage vers son idéal. "J’avais fait une croix sur mon passé. À partir de ma 24e année, écrivit-elle dans ses Mémoires, ma vie se rattache exclusivement aux destinées du parti révolutionnaire".

Mais quel parti ?

Son organisation fut d’abord Terre et Liberté, Zemlia et Volia. Il s’agissait d’aller au peuple, de vivre dans les campagnes, d’y diffuser l’esprit de révolte, de susciter l’insurrection. Elle avait passé en Russie l’examen subalterne d’infirmière et d’accoucheuse, ne pouvant faire état de ses titres suisses. Dans le gouvernement de Samara et celui de Saratov, elle soignait les paysans et accouchait les femmes. En vain quant à l’insurrection. La misère de paysans était immense, les zemsvos, au fond, que des collecteurs d’impôts. Rien n’aurait lieu que ce lieu infini, la campagne. En outre, à la campagne, on était entre les mains du greffier de district et des policiers. Gogol toujours mais aussi le dernier roman de Tourgueniev, Terres vierges, roman triste. Et il n’y avait pas de recrutement, pas d’argent.

Il fallait les capitales et lutter directement contre le pouvoir central. Il fallait aller au plus pressé : des attentats contre ceux qui menaient une répression terrible, qui pendaient et déportaient. Car, sans cesse, durant l’histoire de Véra, les incertitudes et les hésitations s’affranchirent devant la constante terreur exercée par l’Etat tsariste.

A Voronèje, patrie d’un advenant pas encore né et qui ne serait pas de leur côté, j’ai nommé Nabokov, à Voronèje donc, où la lumière de Mandelstam s’éteint, dans un congrès, naquit Narodnaia Volia, la volonté du peuple, c’est-à-dire le parti de l’action terroriste. En ce parti, enfin, disaient-ils, la foule serait maîtresse de sa créance. La décision d’exécuter le tsar fut prise. La guerre lui fut déclarée. Le tsar mort, un gouvernement provisoire nommé, l’avenir serait délivré. On prenait, disaient-ils, enfin conscience du rôle et de l’influence du pouvoir central sur la vie nationale. Ces jeunes gens purs comprirent, sans Marx et sans Commune, le rôle propre de l’Etat. Dès cet instant et jusqu’en mars 188I où Alexandre II sauta, ce fut l’unique idée. On abandonna l’idéal fédéraliste de Terre et Liberté. Là commença la centralisation de la Russie. Il fallait déplacer le cœur de la lutte des campagnes dans les villes, instaurer la discipline rigoureuse, la conspiration, les règles de clandestinité. La vie se tendait jusqu’à recouvrir l’espoir. La mort de l’autocrate serait le déchirement inspirateur.

Un comité exécutif fut créé, instance suprême dont Véra fut. C’étaient des hommes et des femmes admirables. Leur vie, comme un rythme inclus dans la symphonie, se donnait.

Alors, comme des anecdotes énormes et frustes, et l’humain se glissant hors de l’individu, commencèrent, comiques et tragiques, les tentatives d’attentat. "Le courage comme la panique est contagieux", écrit Véra. Un menuisier de la flotte avait obtenu un plan détaillé du Palais d’Hiver et se faisait fort d’installer de la dynamite sous la salle à manger d’Alexandre. Il vint, comme beaucoup venaient, se proposer au comité exécutif, oh à travers mille précautions et intermédiaires. Puis, il se fit engager dans le personnel qui travaillait à des réparations du château.

Or, des membres de cette conspiration absolument secrète furent arrêtés. L’un d’eux, qui possédait le plan de l’attentat contre la salle à manger du tsar, en fit une boulette que, ne pouvant l’avaler, les gendarmes étaient devant lui, il jeta en débris dans un coin. Le papier roulé en boule fut pourtant saisi et le gendarme parcourut le plan sans pouvoir le déchiffrer. Il n’y avait que croix et trait. Sous la croix, pourtant, la salle à manger sauta, tuant beaucoup de soldats, mais le tsar resta sauf. On changea de tactique.

Véra s’installa à Odessa d’où elle dirigeait le minage des voies de chemin de fer que le tsar emprunterait comme chaque été pour se rendre dans sa résidence de Crimée. Véra obtint une place de garde barrière mais le train ne passa pas par Odessa. La fois suivante et sur un autre parcours, quelqu’un oublia de mettre correctement les électrodes destinées à faire partir la charge. Enfin, on y parvint mais le train qui sauta était celui des domestiques de cour. Et chaque fois, l’accompagnement de tout, était arrestations, procès, pendaisons.

Véra louait des boutiques de commerce et l’on sapait le sol pour arriver au milieu de la chaussée et poser la bombe, maintenant faite de nitroglycérine, qui ferait sauter le tsar. Mais le tsar ne sautait pas. Véra louait une autre boutique, on creusait, elle emportait les gravats sac à sac et les jetait petit à petit en se cachant de sa femme de ménage. Mais le tsar ne sautait pas, pendait, torturait, exilait. Beaucoup de monde les rejoignait. Ils avaient monté une organisation dans l’armée, ils étaient connus dans toute l’Europe. Marx les saluait avec tristesse et respect. En Russie aussi ils étaient salués. Ils étaient infiltrés par des mouchards

Enfin Véra loua une boutique rue de la petite Sadovaia à Saint Petersbourg. Ils avaient remarqué que l’empereur rentrait du manège par cette rue. Véra décida que la boutique vendrait des fromages. C’était malodorant, mais la boutique étant située près d’un bain public, les va-et-vient seraient moins remarquables. Elle eut du mal avec les fromages, ils se vendirent peu. Il fallut sans cesse en racheter à cause de la vraisemblance et à cause de l’odeur. L’attentat avait été fixé au 1er mars. Il eut lieu le 1er mars, dans un désordre extraordinaire. La veille, les bombes n’étaient pas confectionnées et Véra y passa la nuit. Pour plus de sûreté, outre de la mine posée au milieu de la rue, quatre hommes avec des bombes à mains, devaient se précipiter et en cas d’échec, Jéliabov agirait avec le poignard. Le tsar sauta, tous moururent et trois jours après les indicateurs, ayant dénoncé ceux qui restaient, Sophia Perovkaia fut pendue. Mais le tsar n’était plus un dieu. Leur esquisse de sang protégeait ce qui allait venir. Bientôt l’organisation connut le désastre. Son temps était passé..

Le 10 février 1883, elle fut arrêtée à son tour, par trahison. "Être trahie est une infortune à nulle autre pareille", écrivit-elle. "Là sombre la grandeur humaine". Condamnée à mort puis sa peine commuée en détention perpétuelle, pendant vingt ans de 1883 à 1904, à Schlussenbourg, la forteresse des Morts, située sur un îlot de la Néva, elle fut enfermée dans, dit-elle, "un silence éternel". Ce silence, qui la recouvre, est le tuteur de sa mémoire.