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Ecrits de Natacha Michel

La vraie soupe à l’épeautre

in La pensée du midi, 2004, 1p.

(2004)

Texte : http://www.lapenseedemidi.org/revues/revue13/article/24-Michel.pdf

Vous voyez le blé, la tige de blé, ce fier sablier traversé d’un simoun d’or ? Prenez l’épeautre, son parent pauvre qui croît sur les pentes des montagnes rudes du Sud, aux grains si solidement attachés au mât qu’ils pourraient servir d’exemple à Ulysse. Ou achetez-en un sac moulu dans n’importe quelle épicerie de haute Provence. Une seule poignée par personne – secret diplomatique pour que ce “blé pierre à fusil” ne tourne pas au gland et à l’étouffe-chrétien. Vous vous imaginez une nébuleuse de céréales, une bouillie sans certitude personnelle- ? Ajoutez l’os de gigot, le fort roucoulement d’un missoun – andouillette obèse rachetée par une peau de capucine –, un poireau bien gros au blanc peint par Turner, une trinité de carottes et de branches de céleri, un navet, et jetez dans le filet de cette partie de volley-ball (déjà à la surface de l’eau, on en voit les mailles) le thym, le laurier, le sel, le poivre en grains. Pendant que vous parlez, l’eau froide, où vous avez jeté ces bouts de jardin à l’abandon, enfle, siffle, crayonne. Quelque chose de crémeux apparaît, chassant l’inanité de courge de l’eau, et la farine d’épeautre, cette réfractaire, cuit (pendant trois heures et demie ou quarante-cinq minutes en Cocotte-Minute), se chargeant des délices de l’os et de la saucisse appelée missoun – qui teinte le tout d’une poussière rouge de haut fourneau. Alors, vous pouvez refermer le livre de recettes. Car il y a ceux aimés des dieux pour qui la cuisine est un violon. Ils en jouent d’imagination, sans partition. Moi, pour qui tout vient du livre, je dois même en ces circonstances en avoir un avec moi. Incapacité dont je connais la source. Ma mère fut cuisinière inspirée et cuisinière d’élite. Cette femme suave avait dans l’âme une mandoline. Je me rends compte à l’instant que la mandoline est cet instrument qui permet de transformer les légumes en julienne.

NATACHA MICHEL