Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Natacha Michel. Roman. " On ne se débarrasse heureusement pas de l’infini "

L’Humanité, Cultures, Article paru le 29 mai 2003

(29 mai 2003)

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L’oeuvre discrète et importante de Natacha Michel s’enrichit d’un onzième roman, mise en scène enjouée et grave des possibles de la prose. "Laissez tomber l’infini, il revient par la fenêtre", Natacha Michel. Éditions du Seuil, 84 pages, 11 euros.

Ce récit, auquel vous donnez le nom de roman, est très court, beaucoup plus que vos autres romans. Pourquoi pas une nouvelle ?
Natacha Michel : Je ne crois pas (il en existe de très longues) que ce soit le long ou le bref qui différencient nouvelle et roman. Le roman est une vieille balle de tennis. La nouvelle est un noud coulant, il se resserre durant la lecture. À la fin, il (nous) étrangle. Noud coulant, la nouvelle n’emploie qu’une des procédures du roman et une seule : soit l’histoire, soit le " qui parle " (je nomme ainsi la langue unique de l’auteur) ; soit le récit, qui est selon moi, l’anecdote, le traumatisme, la souffrance, le bonheur, etc., tenant à la vie de l’auteur, uniquement raconté (c’est la nouvelle), ou bien enfoui dans les fondations, s’il s’agit d’un roman, et, alors, mêlé à ses autres procédures - dont le faire-monde. Le roman est un mélange, la nouvelle n’en est pas un. Le roman, lui, n’est pas un noud coulant. C’est une vieille balle de tennis où l’on a enfoncé le doigt (la lecture), retrouvant peu à peu sa courbe au fur et à mesure qu’on tourne les pages. La courbe, c’est ce qu’on voit, quand on lit, de la complexité des procédures, de la complexité de tout roman. Lequel est une vieille balle de tennis, c’est-à-dire un globe. Avec sa brièveté, Laissez tomber l’infini, il revient par la fenêtre veut avoir l’ampleur d’un roman. C’est-à-dire sa complexité de monde. Complexité ? Voilà pourquoi je crois que la nature de la prose romanesque est son ampleur. Votre héroïne, cette petite fille de quatorze ans, est un faux écrivain… Natacha Michel. La petite fille de quatorze ans qui nous raconte l’histoire est tombée sur un amoureux pas commode - et plus âgé qu’elle -, qui n’aime que les enfants prodiges. Si bien que la petite fille en question n’a rien trouvé de mieux que de faire croire à son amoureux qu’elle veut devenir écrivain. Cela permet à la petite fille toutes sortes d’acrobaties - cette petite fille est une goutte d’eau acrobate - et de considérations farfelues sur la littérature. En toute immunité, pour une fois, puis qu’elle n’a évidemment jamais rien écrit. Elle fait par exemple l’éloge des histoires : " Les histoires, grâces leurs soient rendues, ont un début, un milieu, une fin. Elles finissent. " Le roman en effet commence et finit : entre les deux, il a eu lieu. Mais, d’une manière ou d’une autre, il conclut. Il n’étrangle pas, ni n’hypnotise : toute conclusion peut être discutée. La composition romanesque se fait donc en développant. Mais ce qui est remarquable est qu’elle se développe selon un axe du temps, un peu comme fait le théâtre, ce qui lui donne son suspens et son tragique. Car l’axe du temps, ce qui va entre un début et une fin, est, lui, irréversible, ce qui donne l’ampleur et la dimension tragique, le livre serait-il absolument non tragique. Ce nécessaire développement, serait-il très rapide, voilà ce que j’appelle l’ampleur de la prose romanesque. Quelle que soit la longueur concrète d’un roman donné, il est long - serait-il court. Et dans Laissez tomber l’infini…, j’ai voulu travailler à partir de la notion d’irréversibilité et de sa transformation en infini.
Précisément, pourquoi cet infini, et surtout pourquoi revient-il ? Cette idée de retour n’est-elle pas antinomique avec celle de l’infini ?
Natacha Michel. Les titres pour moi sont l’histoire exacte du livre. " Chassez le naturel, il revient au galop ". " Lâchez l’absolu ou l’infini, il revient au galop. " La petite fille qui, dans ce livre, nous raconte sa vie (d’ailleurs, quand elle est devenue vieille) nous dit qu’elle a réussi sa vie, qu’elle a attrapé au noud coulant l’homme qu’elle voulait. C’est sur ce point qu’elle prétend avoir réussi sa vie. Elle a pour cela fait " quelques " sacrifices, rien de moins que d’avoir abandonné tous ses projets : faire des études, de la politique, de la littérature, s’intéresser au cours du monde, etc. Mais, tout à la fin, renversement ! On retourne les cartes. Rien de ce qu’elle nous a raconté n’est vrai. Elle n’a pas vécu avec l’homme aimé, mais au contraire a réalisé tous les projets qu’elle disait avoir abandonnés. Elle a raté l’amour et fait ce qu’elle voulait. Alors, échec ? Ou leçon banale d’amertume, du genre : pour faire quelque chose de soi, il faut sacrifier l’amour. Pas du tout. C’est là qu’entre en scène le signe de l’infini, ce huit couché - si courageux qu’il ferait mieux d’être debout ! Le signe de l’infini est un signe qui n’a ni d’envers ni d’endroit, où ce qui est contraire ou opposé en lui n’est pas séparé. C’est un signe continu et tordu à la fois. C’était donc la même chose que l’amour, même raté, et que de faire ce qu’on a décidé, qui n’avait en apparence rien à voir avec lui ! Si les deux peuvent être figurés par le signe de l’infini, les deux sont opposés mais pas séparés. Du coup, l’absolu de l’amour, qui avait pourtant pris la clef des champs, est rentré par la fenêtre. On ne se débarrasse heureusement pas de l’infini, c’est-à-dire du plus grand que soi.
Pourquoi cette histoire ?
Natacha Michel. Laissez tomber l’infini… raconte deux histoires : une qui n’a pas été et une qui a été. Mais ce sont les mêmes. Et pourquoi une jeune fille ?
Natacha Michel. Les jeunes filles sont des héroïnes modernes, le moderne du XXe siècle. De la même manière que, pour Brecht, c’étaient le garagiste, le mécanicien, le journaliste. La jeune fille, c’est le commencement, la hardiesse et la vérité. J’ai voulu faire, dans ce livre de moi que je n’attendais pas, un livre étrange pour moi-même, un " ici commence. " Mais aussi un livre drôle, basculé.

" On n’écrit, je le suppose, qu’au Paradis ", affirme la narratrice.
Natacha Michel. On peut distinguer avec la narratrice (mais la narratrice est une adepte ignorante du livre de Léo Strauss, rempli de préceptes sur la façon de dire sa pensée cachée : la Persécution et de l’art d’écrire), on peut distinguer " deux genres d’écrivains, ceux qui écrivent contre la littérature et ceux qui écrivent avec ". La jeune fille n’a pourtant pas davantage lu Mallarmé et sa phrase : " Cet Eden sans lequel on ne peut vivre. " Pourtant, elle souscrirait à cette phrase. Il lui faut le paradis. Et lecture et écriture en forment un, pas désagréable, même si les plus belles phrases sifflent comme des serpents. Pour mon héroïne, l’écriture procède de la lecture. D’où sort la littérature ? De l’observation réaliste du monde ? De l’envie de s’exprimer ou de raconter ses petits et ses grands malheurs ? Pas du tout. Pour elle, la littérature vient de la littérature. C’est-à-dire d’un art. Le seul d’ailleurs qui ne soit pas " un art pour l’art ". Et comme tout art, la littérature a affaire avec la beauté. La langue de la littérature aime la beauté. Mais attention ! Ne pas confondre avec " l’écriture artiste ", à la manière des Goncourt, avec l’art pour l’art encore une fois. Et cela parce que la littérature - et surtout le roman - est discutable, prend position par sa conclusion qui est sa fin ; parce que le roman, inventant un monde, discute du monde ; parce que, n’utilisant pas les outils spécialisés ou les matières de la beauté - par exemple les couleurs, comme dans la peinture - et, au contraire, utilisant la matière et la manière artistique de tous, connue et pratiquée par chacun d’entre nous, qui est la langue, la littérature est, plus que tout autre art, un art commun.

" La métaphore n’est pas du tout un ornement, un effort, un ajout, mais une façon naturelle de faire voir. "Comment la métaphore, qui est une figure importante dans vos romans, participe-t-elle de ce rapport à la beauté ?.

Natacha Michel. La métaphore est une façon de dire plus vite et plus exactement ce qui est. La métaphore offre la chose et l’élargit par la phrase. Elle n’est pas du tout un ornement, un effort, un ajout, mais une façon naturelle de faire voir. Et elle est aussi ce qui permet de découvrir des possibilités de la langue qui, sans la métaphore, ne les connaîtrait pas : l’image. La prose en resterait au prosaïsme auquel on l’identifie. En un mot, la métaphore est ce qui permet à la prose de sortir de la langue blanche, de passer à la langue riche. Pourquoi penser que le français est une langue pauvre, seulement capable d’aligner le sujet, le verbe, et le " compliment " ? Mandelstam, qui détestait qu’on prenne la métaphore pour ce qu’elle n’est pas - une chose superficielle et inutile - et préférait pour cela en faire un personnage féroce, la compare, dans le Voyage en Arménie, à un coup dans une partie d’échec : une phrase qui porte une métaphore est une menace de déplacement pour les autres pions (les autres phrases). C’est dire combien la métaphore n’est pas un décor immobile. J’ajouterai juste un mot : la métaphore est-elle une menace ou un encouragement ?

Entretien réalisé par Alain Nicolas.