Site en Travaux

Ecrits de Natacha Michel

La métaphore enchantée, "L’Éducation de la poussière", par Alain Nicolas

L’humanité, 22 juin 2000

(22 juin 2000)

http://www.humanite.fr/2000-06-22_C...

" Comment quitter l’existence sans la quitter ? " C’est la question à laquelle, brusquement, se résume, un jour, la vie de Suzanne Klein. Question née du malheur : la mort, un dimanche d’octobre, l’après-midi, de son fils de vingt ans. Pas " d’hygiène du chagrin " pour elle, pas de ces manouvres d’évitement, de ces tactiques de consolation que certains arrivent à mettre au point. S’abandonnant à sa douleur massive, irréfutable, comme l’est le monde, Suzanne Klein fuit. Décision et non-choix. De choix elle n’en a guère, pas de termes entre quoi trancher après examen des pour et contre. Simplement elle découvre et assume, à la faveur d’un geste - récupérer, dans un bagage déjà parti pour la soute d’un avion, un livre -, une revanche possible sur l’irréversible. Elle décide donc, à l’atterrissage à La Nouvelle-Orléans où elle doit donner des conférences, de ne pas voir les amis venus l’accueillir, de prendre la tangente. Elle va se séparer de tout, surtout de ceux à qui le malheur l’a liée, elle va " passer tout à coup du côté non du mal mais du malheur " dans un univers de solitude dont elle sera le " vrai dieu, celui qui ne répond pas, ne fait pas de miracle, ne ressuscite pas les morts ". Le hasard la propulse chez une photographe française mariée à un Américain. L’universitaire y sera bonne à tout faire sous le nom de Noémie Rosencrantz, emprunt logique à la Bible et à Shakespeare. S’ouvre alors la période de " l’éducation de la poussière ", qui donne son titre à l’ouvrage. Derrière l’allusion aux " élevages " de Duchamp se profile toute la mécanique matérialiste de la détermination de la conscience par les conditions d’existence, le remplissage, ou plutôt le remplacement de la pensée par le travail. Plus que linceul déposé par le temps, plus que métaphore chrétienne du devenir humain, la poussière, ennemie de la femme de ménage, devient l’alliée de la mère inconsolée. Suzanne Klein-Noémie Rosencrantz ira très loin dans cette quête. Au bout du monde, au bout de l’anéantissement physique, peut-être pourra-t-elle prendre la mesure de l’irréductible disproportion entre la vie et la mort.

L’infinie subtilité des figures mouvantes du deuil ne serait pas dicibles, ni probablement pensables sans l’inimitable sens de la métaphore qui jaillit, inépuisable, de la plume de l’auteur. Ce qui chez tout autre serait sécheresse et constat devient chez elle une entreprise constante de recréation du monde. Telle la Suzanne de Giraudoux repeuplant et renommant son île du Pacifique, Natacha Michel dilate le réel, le réinvente et le réenchante avec une générosité qui déborde l’austérité du thème. Évitons le piège : il ne s’agit pas de fioritures visant à enjoliver un sujet un peu triste. La possibilité de faire naître sous la plume des univers où les objets, les sentiments, les situations acquièrent une vie propre, se prolongent dans des dimensions parallèles, deviennent des personnages qui permettent au récit de se lever et de se mettre en marche, créant la surprise et l’émotion qui en procèdent, saisissant le lecteur au moment où il baisse sa garde, voilà qui justifie que l’on ne désespère pas de la littérature.

Alain Nicolas
Natacha Michel
L’Éducation de la poussière Seuil, 188 pages, 95 francs.