Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

En pensant, en écrivant. A propos de "L’écrivain pensif" de Natacha Michel par Alain Nicolas

l’Humanité, Cultures, Article paru le 7 août 1998

(7 août 1998)

http://www.humanite.fr/1998-08-07_C...

L’été, enfin. Le roman fait une pause, accumule ses munitions pour les salves de la rentrée. Le lecteur, en préparant ses bagages, s’interroge : classiques à "relire", pavés de plage, oublis à réparer ? Plus sûrement, on l’imagine perplexe. Que penser de ces centaines d’ouvrages proposés, de ces quelques-uns lus ? A qui se fier ? Aux critiques, aux médias, aux marchands, chacun se voyant bien à la fois vox populi et vox Dei ? A son propre plaisir, jouet des circonstances, guetté par le désenchantement ? Qu’il ajoute à la pile déjà prête ce petit livre léger qui invite sa raison à reprendre son empire.
Une œuvre romanesque, nous déclare d’emblée l’auteur, romancière et philosophe, met à distance, "et tout le problème du lecteur est de la rattraper". C’est en cette écart que se crée le lieu où penser. Pour cela, naviguer entre deux écueils. L’auteur règle son compte à l’"écrivain-artiste", celui à qui la pensée est indifférente, "qui a tout en lui-même et rien au-dehors", dont le destin est toujours un certain académisme, et ne se précipite pas pour autant dans la pose de l’écrivain intellectuel. Elle en appelle à l’écrivain "pensif, celui pour qui la pensée n’est pas rien", celui dont l’affaire est de reconnaître que la littérature n’est pas seule, sans la mélanger à ce qui n’est pas elle.

Il ne s’agit donc pas d’un nouvel épisode d’une querelle des anciens et modernes, encore qu’il faille s’en expliquer. L’auteur revient sur la notion d’avant-garde et de modernité. En littérature, le nouveau n’abolit pas l’ancien, ou plutôt, Proust abolit Balzac, et pourtant le laisse intact. "Il n’y a pas d’histoire de l’écriture, il n’y a que des distances." L’avant-garde est "le lieu de l’après." Dans les années soixante vit le jour une première modernité "entreprise de destruction de la littérature dans l’espèce du roman", qui commença à Joyce et finit, en passant par le nouveau roman, par une fascination pour le textuel et une absorption par la dimension critique. Cette page tournée, il s’agit, loin de se joindre au chéur des revanchards, de fonder une nouvelle modernité, celle d’un roman débordé par sa langue.
Ainsi se dépasse cette éternelle contradiction entre "universel reportage" et "religion de l’écriture", par la prise d’appui sur une catégorie qu’introduit l’auteur, celle de prose romanesque. La métaphore, à laquelle Natacha Michel consacre un développement passionnant, y tient une place centrale.
Toute théorie se soutient d’exemples. Ceux que propose l’auteur étonneront. Colette et Giraudoux, institués "primitifs français", sont particulièrement éclairants. On lui sera reconnaissant d’avoir choisi des écrivains de la liberté et du plaisir, ce qui ne peut que rendre aimable son invitation à la pensée.

ALAIN NICOLAS