Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Au début de « Canapé Est-Ouest », Natacha Michel déplore qu’à Paris on ne voie guère les écrivains. A propos de "L’Hexameron", par Claude Prevost

L’Humanité, Cultures, Article paru le 28 mars 1990

(28 mars 1990)

http://www.humanite.fr/1990-03-28_A...

Au début de « Canapé Est-Ouest », Natacha Michel déplore qu’à Paris on ne voie guère les écrivains : « S’ils existent, ils n’existent pas ensemble. Ce qui les réunit, maisons d’éditions, colloques ou journaux, les souffle à tout vent plutôt qu’il ne leur sert d’accolade ».
Ces six-là vont à contre-courant. Forment-ils désormais un « groupe », au sens traditionnel du terme ? C’est à voir… Plutôt, à mon sens, ce que Natacha Michel, un peu plus loin dans le même passage, nomme « une société de connaissance, le contraire d’une société anonyme ». En tout cas, « l’Hexaméron » est le premier produit de cette « société », dont chaque membre, visiblement, conserve assez d’autonomie pour signer « son » texte !

Six textes donc, classés selon l’ordre alphabétique des noms des auteurs et correspondant chacun à un jour de la semaine et au dieu antique qu’il évoque, si l’on en croit l’étymologie. Contrainte, pour celui qui écrit sous un signe déterminé ? Peut-être… Mais deux des auteurs au moins, qui sont poètes, doivent juger la contrainte féconde. Leur présence dans ce recueil ? Outre que l’un, Jacques Roubaud, est également romancier, il n’est pas mauvais de se rappeler ce que l’autre, Michel Deguy, écrivait dans « le Comité » : « La prose, c’est une chose trop sérieuse pour être confiée uniquement aux romanciers »…
Le lecteur, lui, n’est soumis à nulle contrainte. Discipliné, il peut se plier à ce que suggèrent la chronologie et l’ordre alphabétique : 1-2-3-4-5-6. Mais je ne sais pourquoi, l’occasion, l’herbe tendre, un non-conformisme puéril, j’ai lu dans l’ordre 2-5-4-3-6-1, et j’en rends compte dans ce désordre qui est le mien - sans obligation pour quiconque ! De toutes façons, on n’entre pas dans ce livre comme dans un hall de gare, mais une fois qu’on y est, on a du mal à en sortir, on y revient, et je dirais volontiers (si je ne craignais que la comparaison n’évoque un lieu « mort ») qu’on fait comme au musée : quand on aime y retourner, on ne commence pas forcément toujours par la même salle.

MARDI, jour du dieu de la guerre, comme pour souligner que tout texte est en quelque sorte une belligérance, Michel Deguy place d’abord le sien sous le signe de Hölderlin et de son poème « Wie wenn am Feiertage… » (Comme quand au jour de fête…) : c’est que la fiction commence toujours, plus ou moins expressément, par un « comme quand ». Ici résonne sans doute l’écho d’un texte antérieur, « la Poésie n’est pas seule », dont le chapitre IV s’intitule « L’Etre-comme ». Le « sujet » est seul, mais par les vertus du « comme », il est « comme-un » et, ainsi, « c’est l’incommunicabilité qui se communique » : « Le pain en commun a le goût d’un dieu ».
Communication et sens. Car la fiction, « l’active fiction » introduit du sens, elle « dissocie l’être du paraître et refoule la superstition, avec les conséquences de telle audace ! » Beau programme - et prise de risque. VENDREDI, voué à Vénus : en ce jour, Denis Roche se rêve en Chine, au sommet d’une montagne, dans une sorte de « lieu flagrant et nul » à la Saint-John Perse, propice à la naissance du poème. Le poème arrive, comme le souffle d’une musique : « Chérubin écoutait les brises. Moi je regarde venir les phrases ». Et elles viennent, et des pages superbes « décrivent » cette venue : « Comme vont les phrases, vont les pièces des échecs. Diagonales, courses, hésitations, fuites. Trop tard, trop tôt. Pas assez. Si ! » A quoi donc peut bien servir la phrase, se dit-on alors. A tout et au reste !

MAIS « il y a prose et prose ». On l’apprend de Natacha Michel, le jeudi - et la proposition sert de sous-titre à l’ensemble du livre. Son texte commence par une déclaration d’amour à la vie sous toutes ses formes (« J’aimais le beurre de l’aube crémeuse fondant sur les tartines »), aux autres (« J’aime de n’être pas la seule personne au monde. J’aime qu’il y ait des autres ») et se poursuit par l’expression toujours différée d’un voeu surprenant, qui n’est formulé que dans la dernière phrase.

MERCREDI, jour de Mercure, dieu des voleurs, du commerce, des voyages, l’héroïne de Florence Delay a promis sa nuit à Pär, qui est à Stockholm, et à Rogers, qui est à Halifax. Comment faire ? L’écrivain, qui ne veut pas être son héroïne (« ah ça non »), bat en retraite, cherche « une autre genèse à ces atermoiements ». Une amie, charitable, lui sert un cordial, « un peu de Volodia en guise de vodka ». Volodia, diminutif de Vladimir, Vladimir Nabokov, passé maître dans l’organisation fictionnelle du chaos, ou plutôt dans l’art de combattre le désordre par le désordre, comme par exemple dans « la Vraie vie de Sebastian Knight », un roman paru en… (chut ! c’est l’année où naquit F.D.), fiction soigneusement agencée où l’impossibilité d’écrire la biographie devient la substance même d’une oeuvre - et quelle oeuvre !
L’Un des « biographes » de Sebastian Knight s’appelle M. Goodman, et c’est aussi le nom du héros du récit numéro six, le récit sabbatique, dont la phrase d’entame dit (presque) tout sur la « manière » du romancier Jacques Roubaud : « A la suite d’un événement plus que douloureux sur lequel il n’est pas nécessaire de s’étendre ici, M. Goodman se trouva confronté à la solitude, mode d’existence qu’il n’avait pas prévu ». Le samedi, M. Goodman lit des romans, anglais et de préférence écrits par des femmes, et s’immerge dans le « temps fluvial » de la lecture romanesque. Mais il va lui aussi écrire un roman : il sera un « romancier du samedi », comme d’autres sont « peintres du dimanche ». Qui sait, peut-être, écrira-t-il « la Belle Hortense »…
Le texte de Michel Chaillou restitue le souvenir d’une « petite société » d’après-guerre, Clémentine (infirmière), Robert (gardien de château), le narrateur, adolescent, qui leur est confié, un couple de « Hollandais volants » peut-être pas si Hollandais que ça, et le frère de Clémentine, mécano, qui écrit et donne sa définition de l’écriture, qui mérite attention : « Une sorte de besoin, de nécessité du bout des doigts, un creux là, que rien ne peut remplir ».

Ces six « pièces » sont donc aussi diverses que possible. Elles ne prétendent pas constituer un « Manifeste », mais chacune, sous une forme souvent ludique, nous dit quelque chose sur la prose d’aujourd’hui, sur ses potentialités inouïes, que la réalité des proses répandues sur le marché trop souvent dément, restreint ou mutile. Chacun de ces textes, bien que tous ne soient pas des « nouvelles » au sens strict du terme, procure au lecteur attentif un plaisir particulier que Florence Delay définit dans « la Séduction brève » : « Le baiser court est infiniment plus vif et troublant que le baiser long qui est une fin en soi et c’est pourquoi la nouvelle, forme brève, séduit, à l’opposé du roman, si long qu’il faut y revenir, y demeurer et qui parle d’amour ». Cet « Hexaméron » n’exclut pas les sentiments durables mais il faut convenir que sa séduction ne laisse pas d’être troublante.