Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Vivre à la Pacifique

DRAC, PACA, 2002, 5p.

(2002)

La Pacifique à Sanary est ma seule terre promise. Bloc de ciment moderne, due à pierre Barbe, tombée du ciel (ou plutôt de l’esprit d’un grand architecte, ce qui vaut ciel) elle est fichée comme un aérolithe entre les villas à tuiles, à volets verts, à gloriette et à véranda, parfois à meulière, cette horrible lèpre des pierres. Comme j’aime qu’elle soit moderne, et non pas de style "provençal", qu’elle soit encore moderne (encourageant la littérature du même nom), je veux dire franche, présente en chacun de ses points, le dehors valant le dedans par la grâce stricte de ses proportions. Oui, La Pacifique,(qui, de même certaine bâtisse, fut longtemps appelée la maison du "fada"), est légère, filante comme une étoile. Et, comme le bateau au moment de sa mise à l’eau (vous savez, quand, glissant hors sa cage de bois, il quitte le chantier naval pour la mer), elle paraît toujours sur le point de quitter son cadre d’oliviers, et de pins, pour l’étendue. Ciel et terre, navire et bris de planète en un seul bâtiment. Mais ce n’est pas tout. La Pacifique, pleine d’angles nobles et de murs droits - ses pleins et ses déliés -, entêtée comme la géométrie qui présida à son invention, épure et volume dans l’espace, est la seule maison que je connaisse qui vous donne la béatitude (les mathématiciens pratiquants vous diront que dix heures de calcul paisible entraîne un sentiment semblable).

Vivre donc dans une maison vraiment construite, et vraiment belle, donne à ceux qui l’habitent une vie vraiment construite et vraiment belle. Maison hantante plutôt que maison hantée. S’il est vrai qu’un prénom détermine l’être qui le porte, qu’un prénom (fut-il Anne, Georges ou Pierre, le plus simple d’entre eux ou le plus compliqué), dépose en celui qui le porte une empreinte, un modèle, que son existence cherche à égaler, La Pacifique, la maison, et non son appellation, est mon véritable prénom. Il faut dire que je m’appelle Natacha Michel et que Michel seul est authentique ; mon père André Michel, metteur en scène de cinéma, se nommait exactement ainsi. Mais moi-même, est-ce d’être née pendant la guerre, la persécution et la clandestinité, est-ce le monde bohème qui fut ensuite celui de mes parents, je n’eu pas de prénom, sauf affectueux, des surnoms à foison et souvent le désastreux et tendre "Kiki". "Kiki" résonna quelquefois dans les murs de La Pacifique, mais ils ne le renvoyèrent pas en écho (ce sont des murs légers, des paravents). Sans doute est-ce pourquoi, dans mon cœur, je m’appelle "Elle".

Oui, c’est une maison inspirante. Si je ne suis pas devenue écrivain par elle -je l’ai connu assez tard-, je continue à être écrivain grâce à elle. Dès que je l’aperçois, remontant l’allée qui y mène, allée défoncée par les pluies d’hiver, envahie d’herbes hautes, bordée d’iris sauvages en certaines saisons, de laurier-tin en toutes, allée que la solitude change en Cendrillon, et le ratissage furieux de l’arrivée en Princesse, je suis délivrée. Oui, dès que j’aperçois le perron, ovale, restreint, qui refuse le despotisme des grandes entrées, le mat d’attache qui le surplombe, et se poursuit en mur porteur, aigrette dépouillée de tout autre ornement que la pure ligne, dès que j’entrevois le cran à angle droit qui relie la maison au garage, la joie m’emporte et une impression de rémission m’envahit. Ici, en cet instant, cesse le monde blessant, blessé, qu’est Paris. Ici, je suis plus libre, plus sereine, plus calme, plus sûre et j’habite moins la maison qu’elle ne m’habite. Me direz-vous que c’est ce qui arrive à quiconque parvient à son lieu de vacances, s’élargissant de ses tâches quotidiennes et de la routine ? Pas exactement, puisque c’est à La Pacifique que je travaille et que c’est elle qui me met à l’ouvrage. Mais dès que je la touche, que je touche le ciment dont elle est faite, ce sentiment de rémission me possède, qui me lave de toutes les fautes - c’est-à-dire de tous les défauts, allant dans sa générosité jusqu’à effacer les défauts des autres -, et je suis allégée de ce poids qu’on est soi-même pour soi-même, tandis que s’effacent les mauvaises pensées : envie, souci du temps qui passe, regrets. Soudain, un sentiment d’innocence, de recommencement s’empare de moi, et c’est dans sa compagnie que je m’affaire à décadenasser les ouvertures. Avec cet esprit-là, d’innocence, de recommencement, je lève le rideau de bois qui protège la porte d’entrée (strictement rectangulaire) par son bord de fer cornu pour permettre la prise, que, courant à travers les pièces, je lève tous les stores de bois, grinçant, roulant, perdant leur peinture par grandes écales, tous les stores de bois de la maison, et que je les hisse vers leur logement, sarcophage pour rideaux vivants, ce coffrage placé au-dessus des fenêtres. Et, si les stores remontent, en se bloquant parfois - je tremble alors de les avoir cassés, une latte impertinente me faisant littéralement un pied de nez en refusant de s’aligner sur les autres - , si je traite les cordons qui les actionnent comme l’écheveau magique qu’il ne faut pas emmêler ou tordre, de crainte qu’une méchante fée -pas invitée au baptême- ne m’endorme pour cent ans, c’est que tout dans la maison est d’origine, a l’âge de la construction : 1930. Tout dans cette maison est très vieux et, pour l’instant, éternel.

Alors, stores levés, la lumière entre à flots. O, l’entrée à flots de la lumière ! Je crois bien que cette maison la rend unique. Car, c’est toute la maison, dont mes gestes rapides ont ôté la housse, qui apparaît maintenant, familière, extraordinaire. Les baies de La Pacifique ! Justement Pierre Barbe ne les a pas voulus béantes. Il a voulu, sans doute, qu’en un subtil écho (encore un écho !), elles jouent aux quatre coins avec les cloisons intérieures. Puisque ce ne sont pas des baies d’un seul tenant, de celles qui, au sommet d’un gratte-ciel, vous livrent au vertige, ni celles, d’aquarium, propres aux grands hôtels, vous faisant redescendre sur le dos l’échelle des espèces en vous ramenant au poisson que vous étiez des millénaires d’ici. Ce sont des baies intelligentes et, oserais-je dire, enfantines. Enfantines, j’entends par là disciples de ce socialiste utopique, Enfantin, père de communautés si communes, si communautaires que les vêtements s’y attachaient dans le dos, obligeaient à réclamer l’aide d’autrui pour boutonner une chemise, prouvant ainsi que chacun a besoin des autres. Les baies de La Pacifique sont ainsi : divisées en petites fenêtres (cela n’a pour l’instant rien d’étonnant, mais tout l’art de la chose s’annonce déjà), celles-ci sont telles qu’on ne peut en ouvrir une qu’en les ouvrant toutes : une glissière, qui les rend solidaires, l’exige. Pour les ouvrir et ouvrir la rangée, il faut commencer par la première, véritable chef du troupeau qui entraîne les autres à le suivre. Toutes ouvertes, jeu de cartes vertical un instant étalé, mais chacune se mirant dans l’autre (c’est là le côté enfantin), elles semblent alors un xylophone de lumière dont le soleil en les atteignant peut tirer un son, une nuance différente. Et La Pacifique peut commencer à voguer dans l’épaisseur du jour, poussée par les focs de ses croisées.

Portes, stores, fenêtres, m’objecterez-vous, La Pacifique n’est-elle faite que de cela ? Peut-être ; en tout cas, il faut que je dise un mot de plus des fenêtres. Car chacune possède une crémone ou espagnolette, que Pierre Barbe extrêmement attentif aux détails (est-ce son côté décorateur ?), et veillant à leur réalisation par des artisans insignes, fit fabriquer d’un ruban de cuivre, modelé de telle façon que, de profil, elles affectent la silhouette d’une amphore. Au revers de chacune des baies, comme sur l’épaule d’un gracieux tanagra antique, une danse des amphores a lieu. Oui, tous les menus objets que Barbe fit façonner personnellement sont en cuivre et chefs d’œuvre d’artisans disparus. Quant à la grande terrasse, pour moi, chœur de cette architecture, et seul toit du quadrilatère (elle est à hauteur d’arbres et on peut les contempler d’en dessus comme le fait un oiseau), Barbe la fit recouvrir de dalles aux dimensions parfaites, qu’on ne trouve plus dans le commerce, rouges, larges, si hospitalières que le plaisir d’y marcher pieds nus n’est pas celui qu’on prend à sauter les sections d’une marelle pour arriver à la case de ce jeu nommé "ciel", mais un ciel à soi seul, rouge et doux. La lumière de ce toit se mire, se répand, c’est là tout le secret, dans la seconde terrasse (celle du rez-de-chaussée qui borde les baies principales), vraiment comme l’eau d’une vaste fontaine cascade de bassin en bassin, emportant avec elle les reflets, ici les pommes des pins. Portes, fenêtres, stores, toit terrasse. Si j’ai un peu progressé, ne vous parlerai-je que de cela comme on parle de bottes ? Evidemment non, car je vais à l’instant vous décrire les bottes de la maison, ses bottes de sept lieux, c’est-à-dire son sol. Sol merveilleux fait de terraolite (?) ce ciment mélangé aristocratiquement à de la sciure de châtaignier, il est ambré et beige, fissuré hélas désormais comme les vieilles porcelaines chinoises, où je peux lire non les lignes de ma vie mais celles de la maison. Combien de fois, grattant ce sol, le lavant ou l’aspirant, j’ai suivi ses craquelures, les aimant et les déplorant à la fois. Combien de fois, j’ai foulé ce sol avec amour !

Si je ne puis gommer les rides du temps que la fragile terraolite engrange, je peux cependant les effacer à l’aide de l’espace. Car les cloisons intérieures, celles qui entourent la pièce centrale, séparant, les unes, un corridor courant depuis l’entrée, les autres deux chambres à coucher, sont conçues pour être de l’espace. Paravents qu’on peut replier, en même temps qu’ils montrent combien la maison est petite (elle n’a que trois pièces), ils montrent combien elle est grande ! Les quatre parois prestidigitatrices disparues, ce n’est pas un lapin qui apparaît, mais la maison vivante (moins ses commodités), changeant La Pacifique en villa à la façon romaine. La pièce centrale est devenue un patio couvert et les deux pièces latérales de laïques dieux lares, protégeant le travail et les jours. Vivre à La Pacifique c’est d’abord la regarder.

Mais je viens de le dire, c’est aussi y travailler. Rien davantage que la pièce où je vis, celle de gauche quand on regarde le jardin extérieur et la terrasse du bas, ne m’inspire autant, ne veille autant sur moi. Regardant par les croisées ouvertes un olivier centenaire (les gens qui aiment l’exagération le disent millénaire), regardant la terrasse du bas que je chéris, j’écris noir sur blanc dans ce pays de couleur, surveillant de l’œil un papillon posé en écuyère sur la croupe de mon tout petit chien, suivant un lézard qui disparaît et apparaît au rythme d’une fermeture Éclair qui s’ouvre et se referme. La course du soleil, celle d’un écureuil, les jours gris qui éteignent les couleurs d’une manière unique (la Méditerranée ne supporte pas les jours gris, qui ailleurs donnent des nuances, qui ici peignent le paysage en noir et blanc, pareil aux pages que j’ai devant moi), me comblent. Et j’écris des livres, non sans difficulté mais avec moins de peine, quand - et c’est le cas pour l’un de mes romans, au titre provocateur à force d’être long Le jour où le temps a attendu son heure , le héros principal et la muse tout ensemble sont La Pacifique et ma maison. Bien sûr, je la déguise, je la mets au bord de la mer où elle n’est pas, car doucement assise parmi une oliveraie en pente et beaucoup de pins parasites, mais je ne déguise pas l’amour que je lui porte. Vivre à La Pacifique, c’est l’aimer et essayer de lui rendre en beauté ce qu’elle nous donna en bonheur.

Natacha Michel