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Ecrits de Natacha Michel

Extraits de Sortie de Route 2017, NOUS

Extraits de : Natacha Michel, « Sortie de route », romans rapides, NOUS

Juste Commonini

Juste Commonini était franco-italien, bilingue et un redoutable bandit mafieux. Rien de pittoresque ni d’héroïque en lui. C’était un percepteur sanglant qui mettait les paysans de son village de Sardaigne sous tribut – plus tard il s’agrandit et ce fut sa province qu’il rançonna. Un fonctionnaire de l’assassinat, un trafiquant, etc. À une certaine époque de sa vie, avec l’aide des services américains et mexicains, sans compter un réseau d’indics retournés, la police italienne fut sur le point de le capturer. Juste n’en demanda pas plus et fila en France. Là, il s’installa à Marseille, et dans le but de s’offrir une autre identité, prit la précaution de changer de visage – une longue et brillante opération esthétique dans une des meilleures cliniques de la ville y pourvut – et ouvrit les bureaux d’une entreprise criminelle aussi performante que les précédentes. Ce fut en gros ce qui se passa. En détail, ce fut un peu différent. Le chirurgien, complice et grassement rémunéré, chargé de donner de nouveaux traits compatibles avec le visage très sarde de Commonini, en cherchant un dont il pourrait s’inspirer, avait eu une idée, croyait-il, ingénieuse et qui le mettrait à l’abri d’une déconvenue de ce patient difficile. Commonini, brute épaisse et bornée, à qui ruses et soupçons servaient d’alpha et d’oméga, était connu pour ses colères meurtrières, il ne fallait pas que son nouveau visage lui déplût. L’idée astucieuse du chirurgien consista à lui soumettre un catalogue contenant des photos d’acteurs français. Les acteurs ne sont-ils pas le dictionnaire des visages ? Ainsi, à l’avance, la brute saurait à qui il ressemblerait. Commonini choisit sur catalogue le visage de Vincent Lindon, dont la virilité paraissait conforme à l’idée que le bandit se faisait de la sienne. Mais alors qu’il étudiait les gestes à accomplir pendant l’opération, le chirurgien tomba dans une grande perplexité. S’il lui composait le visage de Lindon, Commonini rencontrerait, au rebours de ses vœux exprès et de ses plans, une nouvelle popularité : les gens ne cesseraient de l’arrêter dans la rue, en le « reconnaissant », les filles s’amasseraient sur son passage et, à grands cris hystériques, lui réclameraient des autographes. Et très vite, on se poserait des questions, certes sympathiques, certes bénignes, sur un homme qui est le sosie d’un acteur fameux. Célébrité très contraire à ses vœux. Avec la tête de Lindon sur les épaules, Commonini courait autant de dangers qu’avec la sienne propre (.... ) Le chirurgien eut une nouvelle idée. Dans le plus pauvre des hôpitaux de Marseille, celui de la Belle-de-Mai, où, par une respectabilité qui lui servait de couverture, le chirurgien faisait des vacations, réparant tant bien que mal les accidentés de la route, se trouvait un grand brûlé et un petit personnage. Rien d’important, un électricien, dont le visage à réparer était lointainement parent de celui de Lindon sans l’être excessivement. Un membre anonyme d’une famille de visages, la physionomie de l’électricien Gilbert ! La nature, dans son hasard et sa prodigalité, pianote ses essais à des milliers d’exemplaires. Comme on le lui avait sans doute déjà fait remarquer avant son terrible accident, les gens pourraient dire, une fois réparé, que l’électricien Gilbert vous rappelait quelqu’un. Faisant coup double, en restituant, lors d’une opération dont la date avait été miraculeusement avancée, le visage qui avait été le sien au malheureux Gilbert, le chirurgien se fit la main. Et s’imprégna de traits dont il improviserait la copie dans la clinique huppée et sur les traits lourds du terrible Commonini. Ce qui fut fait. Gilbert quitta l’hôpital de la Belle-de-Mai avec le sentiment de l’avoir échappé belle. Tant pis si son visage lui faisait mal, il était content d’en avoir retrouvé un et tant mieux si c’était le sien : son chien le reconnaîtrait. Commonini, lui, quitta la clinique huppée beaucoup plus tard, confortablement cicatrisé et nanti de faux papiers que, acharnement ironique ou désir de parfaire son œuvre, le chirurgien avait fait reproduire sur ceux de l’électricien Gilbert.. Si Commonini, parti reprendre ses affaires, savait parfaitement qu’il portait les papiers et l’identité de quelqu’un d’autre, d’un patient hélas récemment décédé dans un accident de voiture, avait dit le docteur, le Sarde ignorait qu’il portait son visage. (...) Mais évidemment, le bandit ignorait qu’il avait en sus sur ses épaules la tête de l’authentique détenteur de la carte d’identité. Deux Gilbert modifiés se promenaient donc par la ville en toute ignorance. Si bien que le jour où, malgré ce luxe de précautions, la brigade de répression du banditisme cerna la villa de Commonini et, après l’assaut, s’assura de sa personne, quand l’affaire passa à la radio, à la télévision, dans les journaux, ... quand le Sarde parut en chair et en os et en image à la télévision, ce n’est pas Commonini qui s’étonna qu’un Gilbert réel et vivant existât (remettant à plus tard de régler ses comptes avec le chirurgien plagiaire). ...Non, ce n’est pas lui, ce fut Gilbert qui tomba des nues. Bien davantage : il devint enragé. ..., Et quand, à la télévision, il vit le visage de Commonini, le sien… à l’horreur s’ajouta la rage. (...) Au cœur du tourment qu’il endurait, l’électricien vit palpiter une timide lumière. Puisque rien de leurs traits ne pouvait les discriminer, qu’existaient désormais deux Gilbert identiques, chacun annulant, destituant l’autre, il fallait, il était indispensable qu’un Commonini au moins existât pour faire la différence. Cela seul pouvait enrayer le processus diabolique et permettre au véritable Gilbert de revivre. Sans doute, l’électricien devint-il fou à ce moment-là, du moins la riposte ou la vengeance qu’il inventa l’était plus que lui. Car ce qu’il ourdit alors (…)

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Mouche la chienne et les neiges du Kilimandjaro

Un lourd cargo se préparant à virer de bord dans le silence des machines et l’affairement des hommes de soute, voilà Mouche dès que je fais mine de bouger. Anticipant, elle cherche muettement la direction que je vais prendre en déplaçant son arrière-train – voilà où vient le cargo –, passe d’une patte à l’autre pour se trouver dans l’axe, me suivre dès que je vais disparaître. Immobile, cette fois pareille à la canne de lumière entre les masses sombres de deux rideaux, mais loin de vouloir en chien gâté décider à ma place, elle attend avec courtoisie. Il faut vraiment que l’humain tergiverse : coup de téléphone insupportable, oubli des clefs, du ticket de teinturerie, mille allers et retours oiseux, pour que Mouche, ampoule sans abat-jour au plafond d’une chambre misérable, marque la même insistance, mais sans les fards du désespoir. Narines prises dans le large carré qu’on croirait tracé au bouchon brûlé, Mouche est maquillée comme Charlie Chaplin quand il jouait Charlot. Yeux cerclés d’un khôl natif, style Fayoum, bouton-pression du nez de cuir qui distribue un drapé des plis à la Madame Grès et, dans la meringue friable de sa robe, des enclaves obscures, Mouche est « blanche et noire ». Qu’elle chauffe son ventre sous le radiateur ou qu’elle marche dans l’herbe haute avec le sérieux des êtres de petite taille devant ce qui les dépasse, suivant la frise que mes pas impriment dans la poussière, ce n’est pas le même chien. Ou du moins, ce sont deux chiens en un. Le chien noir vous regarde – dans la concentration candide de qui croit tout ce qu’on lui dit –, et le chien blanc vous suit. Mais le chien noir ! Oui, il porte comme Charlot la moustache en carré prenant le nez et s’arrêtant aux lèvres, moustache dite en papillon, celle de Heidegger et du Dictateur. Les comparaisons désobligeantes s’arrêtent là. Quoique la chienne ne marche pas comme le héros des Temps modernes, les pieds écartés clapotant dans des galoches trop grandes, mais comme John Wayne, la pointe des pieds en dedans, les pattes (arrière) se balançant l’une vers l’autre. Alors Charlot ? Mouche jette sur vous le regard même du clown céleste, comique-mélancolique, où toute la tristesse de vivre, chez elle naïveté, attend que quelqu’un lui réponde.

Mouche est ma seconde bouledogue caille. À gauche, elle hisse sa voile, son mât de misaine, autrement dit une belle tache noire triangulaire qui s’élève, d’abord en pointe à partir de la narine gauche, puis s’étend jusqu’au commencement de l’oreille, enserrant ce qui aurait été, sur un bateau pirate, le pavillon noir : son œil d’ébène. Du côté droit pourtant, côté des neiges éternelles, poil blanc décalcomaniaque – frottez-vous à Mouche et l’image de son flanc se reportera exactement sur votre pull-over –, une petite tache, discrète et tendre, café noir parmi les icebergs, s’ouvre au coin de l’œil droit. Cette tache, pareille au grain de beauté en taffetas des dames du temps jadis, s’appelant « mouche », elle en a pris le nom. Les bouledogues caille et non bringés, c’est-à-dire à rayures – vous pouvez, si vous voulez acheter une chemise à rayures, demander au vendeur une chemise bringée –, portent leurs taches comme le ciel ses constellations. (…)

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La photo tardive

Sa lyre était son appareil, un Nikon ou un Leica. Avec elle, la lyre, avec lui, l’appareil, il chantait les femmes. Il les photographiait nues. Ronsard à sa manière, les fixant sur la pellicule dans leur jeunesse, dans leur beauté – en vérité ses images étaient plus belles que leurs jours –, il laissait entendre, à cette photo clouant le temps sans l’empêcher d’avancer, que, belles, elles ne le seraient pas longtemps. C’était l’argument muet de ses propositions à poser. Son appareil, boîte noire parfois mise sur trépied ne ressemblait-il pas au crâne des vanités ? Son Leica était son memento mori, « rappelle-toi que tu vas mourir »(….) Si on l’avait poussé à bout, il aurait avoué que ce qu’il voulait capter, obtenir de la femme, c’était certes son corps nu, mais plus essentiellement « ce qui se passe quand on prend une photo ». Ce mystère, cette parousie, était l’objet véritable de son art. Les femmes dévêtues donnaient un prétexte à une photographie de la photographie. L’inverse de ce que certaines redoutaient.(...) Au fond, toutes les femmes l’inspiraient. Et quand il en abordait une et lui offrait de la photographier, elle souscrivait à sa demande souvent sans craindre que ce fût un piège et lui un satyre. Ou ce qu’on appelle aujourd’hui, après certaines affaires, un compulsif sexuel. Oui, les femmes acceptaient comme elles auraient accepté de poser devant un grand peintre. Quoique à l’instant où il précisait « nue », toutes accusaient un petit choc, s’effarouchaient, rétractaient leur premier assentiment.(...) C’est ce qui arriva avec Anna, qui venait, après une vie sentimentale assez remuante, de décider de vivre avec, disons, un compagnon d’élection et qu’elle pressentait définitif. (...) Elle ne devait le revoir que trente ans plus tard. Dans un village où elle venait en vacances pour la première fois sans savoir qu’il y habitait et y avait un atelier. Ils se croisèrent sur la place de la fontaine, devant la trinité classique de la boulangerie, du débit de tabac et du marchand de journaux.(...) Il la regarda beaucoup, la taquinant sur son allure jeune fille incompréhensiblement maintenue : « Tu as tout de même cinquante-cinq ans. »(...) Elle était sur le point de s’en retourner à Paris avec mari et fille, ayant conçu pour lui la sorte d’affection profonde qui patine sur de l’amour, quand il la prit par les poignets et l’éloignant de lui, plissant l’œil comme il le faisait autrefois devant son viseur, lui demanda : — Accepterais-tu de poser nue pour moi ? Elle avait juré autrefois à l’homme définitif qu’elle ne se laisserait pas alors photographier nue. Elle ne voulait pas être parjure...

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Promenade de Simone

Simone ouvrit la porte du bureau. Son père était assis à sa table comme tous les jours à cette heure-là en bras de chemise, les manches retroussées. La lumière tombait droit sur lui. Elle faisait briller les beaux poils blonds et voleter son jeune visage souriant. Il s’était mis à sourire dès qu’il avait entendu la porte accordéon glisser, parce que Simone était seule capable de faire glisser la porte accordéon sans la faire grincer. Simone s’approcha de lui, jeta un regard sur ce qu’il lisait, un livre plein de lignes, puis sur son visage souriant. Ils s’aimaient énormément et chacun d’eux le savait. — Je veux faire une fugue, dit Simone. — Une fugue, dit son père, est-ce que tu sais ce que signifie ce mot ? — Je crois que je sais, dit Simone. C’est quand on s’en va sans permission et que tout le monde croit qu’on ne reviendra pas. — Où as-tu été prendre un mot pareil ? demanda son père en se penchant vers elle. — La sœur de Louise a fait une fugue (ils connaissaient bien tous deux Louise, la meilleure amie de Simone). — Ah bon, une fugue… Quel âge a-t-elle, la sœur de Louise ? Simone informa son père. La sœur de Louise avait quinze ans. — Tu vois bien qu’une fugue n’est pas de ton âge, observa son père. Et il crut que la discussion en resterait là. — Alors, je veux faire une fugue de mon âge, insista Simone. — On ne fait pas une fugue comme ça, argumenta le père. Il faut avoir des raisons, par exemple que la maison où on vit vous soit devenue insupportable. Que vos parents soient très méchants avec vous, qu’ils vous battent, vous affament, ne prennent pas soin de vous ou qu’on ait de grands différends avec eux. Est-ce que c’est comme cela pour toi ? — Pas du tout, dit Simone fermement. N’empêche que je veux faire une fugue. Ce serait une fugue de mon âge si j’emportais ce que j’aime avec moi ? — Ce ne serait plus une fugue, dit le père en riant, ce serait un déménagement. Et imprudemment, il ajouta : C’est ça qu’a fait la sœur de Louise ? Elle a déménagé ? — Je ne sais pas, dit Simone. C’est les gendarmes qui l’ont ramenée. — Pas très agréable, dit le père. Ses parents devaient être dans tous leurs états. — C’est parce qu’elle est allée très loin, ils ont dit dans un autre pays. — Tu veux dire dans un autre village ? — Mais non, un pays, ce n’est pas un village. — Autrefois ça l’était, dit le père. Dans le vieux temps, les paysans appelaient leur village le pays. — Il n’y a qu’un seul pays, dit Simone balayant l’argument. Elle allait à l’école publique et elle expliqua : Le pays, c’est la France. Le père soudain s’intéressa à l’énormité de la chose. — La sœur de Louise s’est enfuie dans un autre pays ? Lequel ? L’Italie ? Ça alors. À moins que cela signifie voir du pays. — Ça veut dire quoi : « voir du pays » ? demanda ingénument Simone. — Ça signifie beaucoup de choses, je n’ai pas envie de t’expliquer. Ça veut dire « voir », concéda-t-il. — Oui, dit Simone. Si tu savais ce qu’elle a raconté à Louise, toutes les choses qu’elle a vues… — C’est pour cela que tu veux faire une fugue ? Pour voir ? — Oui, dit Simone obstinée, mais pas seulement. — Quoi, pas seulement, dit le père inquiet. — Je voudrais que tu fugues avec moi, avoua Simone sans rougir. — Mais c’est impossible, rétorqua le père avec sérieux. J’ai un travail fou et que dirait ta mère ? — Cette fois, ça m’est égal, ce qu’elle dira. Je veux partir avec toi et voir du pays. Si tu ne veux pas partir avec moi, je le ferai sans toi. Si tu m’aimes, pourquoi ne fuguerais-tu pas avec moi ? — Parce qu’un père ne fugue pas et pas avec sa fille. C’est comme lorsque, quand tu étais petite, tu voulais dormir avec moi. Qu’est-ce que je t’ai dit ? — Qu’un père ne dort pas avec sa fille, qu’il dort avec sa femme. — Mais ce n’est pas pour dormir, on n’a qu’à pas dormir et puisque justement ma mère n’y sera pas… La conversation en resta là. Le père prétexta son travail (qui était réel), jeta en riant et en la taquinant sa fille fugueuse hors de son bureau. Le lendemain, la porte en accordéon glissa sans bruit. Tu es prêt ? demanda Simone (...)

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