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Ecrits de Natacha Michel

Mon oncle

DRAC, PACA, 2002, 2p.

(2002)

http://www.culture.gouv.fr/paca/dossiers/xxeme/t_michel.htm

Mon oncle qui avait acheté la Pacifique pour une bouchée de pain, était russe. Il avait acheté la Pacifique pour une bouchée de pain parce qu’à Sanary, en 1950, la Pacifique, qui ne ressemblait pas du tout à une maison provençale : toits rouge-tuiles, volets verts, treille muscate, était considérée dans le village comme la maison du fada. La Pacifique, c’était un bloc de ciment avec des angles et les angles allaient bien avec la maigreur de mon oncle, sorte de feu follet turbulent que le typhus et l’ulcère avaient rongé. Mon oncle était physiquement un mélange de von Stroheim (l’acteur et le metteur en scène de génie de Foolish wives) et, disons, de Picasso. Mais, maigre, maigre, très maigre. Il avait crevé de faim, avait mangé du cheval et du rat, sans jamais se départir de sa cigarette, tenue comme on tient un fume-cigarette, avec une élégance de dandy. Et de toute façon, il aimait Sanary comme tous les exilés, qui aimaient Sanary, aimaient Sanary. Car des fugitifs fameux, il y en eut à Sanary. Particulièrement des allemands fuyant le nazisme, dont la liste commence à Brecht et finit avec Stefan Zweig, en passant par la famille Mann, Thomas, Claus, etc . A coup sûr, à Berlin autour de 1933, circulait le mot de passe : « si vous cherchez un endroit tranquille et bon marché et surtout près de Marseille, c’est-à-dire de l’Amérique, allez donc à Sanary. » Mon oncle y était allé. Mais il était le seul à avoir trouvé une Pacifique.

Etait-ce le nom qui lui plaisait ? Est-ce que cet homme dont la vie avait été tourmentée par deux guerres, et deux persécutions, la guerre civile en Russie, la seconde guerre mondiale, la persécution nazie et celle, moindre de Staline, avait choisi cette maison pour son nom de pacifique ? Etait-ce parce qu’elle n’était pas au bord de la mer, mais en vigie sur une colline, qu’elle était dépourvue de glycine, de mimosas, des cactus d’une fausse Afrique, qu’elle se dresse, austère, avec cette austérité qui sied tant à la méditerranée, en pur monument de l’art moderne ? Je ne sais pas grand chose des premiers goûts de mon oncle Gricha. Il était médecin et il devait partager la dévotion de la plupart des médecins de son époque pour l’art avec un grand A, pour le trio Beethoven-Renoir-Martin-du Gard. Marxiste darwinien à coup sûr, son côté russe adonné plutôt à Riépine le réaliste, qu’à Kandinski. Après tout je n’en sais rien. Toujours est-il que c’était l’art moderne, incarné par la Pacifique qui lui apportait le repos, c’était la sévérité des lignes, l’absence de fioriture, c’était le ciment et le béton nus de la terrasse, les baies coulissant sur des rails de cuivre, c’était la forme simple du bâtiment, sa forme silencieuse et le recueil des toutes les matières frustes qui avaient servi à le bâtir (la terraolite pour le sol, les dalles de terre cuite pour le toit plat) qui le reposait. Pourquoi ? Parce que l’art moderne -si déglingué qu’il soit, la Pacifique a aujourd’hui soixante-dix ans et elle a besoin de réparations-, n’est jamais vieux, parce que, aussi, si j’ose dire, l’art et l’architecture moderne séjournent sur terre par droit du sol et non par droit du sang. Parce que ni stuc ni torchis safran ni poterie rustique, mais la parole droite de la géométrie. Et comme si la Pacifique l’avait converti, mon oncle commença à collectionner les cartes postales (pas les tableaux, il était pauvre) de peintres modernes. Il se convertit à de Staël, à Masson, à Pignon etc. Ils lui paraissaient semblables à lui : des exilés qui avaient trouvé un abri, fût-il celui du regard.