Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Portrait de JCM en JCM

août 1996

Course

« Un lévrier en pardessus », voilà ce que dirait de Jean-Claude Milner quelqu’un d’un peu sagace le regardant de loin marcher dans une rue (« lévrier » pour la vitesse de la pensée, bien sûr, quoi que aussi pour ce que ce mot contient de lèvres). De près, le même jurerait le dandy. Car l’élégance, une des seules coquetteries de Jean-Claude, est la forme qu’il donne à l’adage fameux : ce qui se pense clairement s’énonce clairement, variante ancienne du bien-faire qui va avec le bien-dire. L’élégance, ou clarté d’élocution du corps, ne tient pas à une orchidée à la boutonnière, œuf pour les pigeons, pas plus qu’elle n’est revanche de séquestré enfin rendu à l’air pur. L’élégance ici est clarté, et non visibilité. Car cet homme aux yeux bleus, à la peau jeune qui n’accepte d’abrupts que ceux du menton, du nez, est à sa manière et au long du temps un dandy.

Dandy

De là où j’écris, « Je vous écris d’un pays lointain » (dehors les vagues roulent de gros yeux ou bien passent de droite à gauche comme des cargos, chargées de fumée, de tourelles, de pétrole), sans livres et sans références – impossible ici, en feuilletant, de donner ce coup de chapeau au texte qu’est une citation –, je ne sais plus la définition du mot « dandy » dont justement Jean-Claude Milner me parlait dans ce café de Montparnasse, juste avant que je n’entreprenne cette randonnée aussi périlleuse que la croisade des enfants, croisade pour un enfant. À moins que JCM n’ait alors repris celle de Hazlitt sur Brummel : devenir un objet. Être sans être ? Gloser cela nous conduirait vers un dogme trop obscur. Dandy donc, Baudelaire omis ou inclus, signifie non remarquable. Or, il est un point sur lequel l’homme dont je parle ne veut pas l’être, remarquable : ce point est lui-même. Raison d’un portrait de JCM en JCM. Pour lui demeurer fidèle ou du moins à certaine phrase des Noms indistincts, il faudrait qu’il soit non ressemblant.

On objectera pourtant : tautologie, l’élégant étant celui qui ne doit pas en avoir l’air. Mais ici la cause est plus profonde et bien moins entendue. L’élégance chez Milner coule d’une source théorique – qui a fait de lui un amant de la science, un sectateur du galiléisme, un inventeur de la définition du moderne savant comme littéralisateur de l’empirique –, source qui verse une lassitude. Lassitude devant tout narcissisme, devant tout moi, dont il dit si bien, dans l’Œuvre claire page 56, je crois, le réactionnaire centrisme. Être non remarquable, c’est être copernicien, savoir à jamais que la terre ne tourne pas pour nous, qu’il y a de l’imaginaire. L’élégance est donc chez JCM le contraire du semblant (ce semblant dont il fait découler le semblable – une déduction inverse eût sauvé l’humanité ! –, anti-Rousseau qu’il est hélas, lui qui n’accepte le prochain que comme genre), et elle est sans doute aussi une petite nargue à l’endroit non des modes, mais des marques, de la virulence par laquelle nos contemporains créent de l’ethnicité à un seul personnage. Anti-copernicien celui qui se croit une exception, celui qui se pense exempté. Si vous cherchez JCM, l’adresse est simple : quelque part entre non-exemption et excentrement, j’y serai dans un instant. L’élégance n’est par conséquent pas non plus élégance recherchée, rareté artiste, Goncourt des habits.

Écritures

Milner, toujours l’Œuvre claire, honnit l’écriture artiste, il la veut (l’écriture) centrale, moins mesurée que secrètement directe, aussi condensée – cachée – que la grammaire le peut, loin donc de la rhétorique (j’adore chez Milner et chez Jakobson cet éloge de la grammaire qui interdit d’expédier l’image, ou la forme, au minable pays des tropes, oui, le goût de la grammaire protège de la rhétorique). Mais, la grammaire le veut, langue simple en apparence dont la complexité, c’est-à-dire le fait qu’elle contienne le plus d’idées possibles, est le coup de fronde décoché au Goliath de l’afféterie. Alors, et c’est important, JCM écrit-il en puriste ? Non, en dépit des apparences, selon la définition que donne de ce mot Lacan, « dites, ne dites pas », marelle certes de l’impossible, mais dont le faux ciel est le commandement. Oui, selon la définition qu’en donne Milner : anomalité, irreprésentabilité portées dans la langue par ces Gulf Stream réchauffant, ou Cold Stream glaçant, que sont l’usage et l’honnêteté (l’Amour de la langue page 34). Même rectifié ainsi, je ne le dirai pas seulement puriste. S’il l’est par les articulations de sa phrase, les « y » les « de », si la phrase observe les critères érasmiens (que lui-même désigne comme tels dans l’Œuvre claire) : exactitude, précision, exhaustivité, quelque chose point désormais de plus en plus qui est la beauté. Exemple sur le champ : dans Noms indistincts, la phrase : « Le bon est ce qui favorise la survie. Le mal est ce qui y attente. » Le balancement, le « y » qui remplace le « à », sont puristes (rapidité, contraction, auxquelles s’adjoignent, profonde décharge de chevrotines dans la coulée d’un texte, l’empreinte euclidienne, sa loi du minimum initial offert au maximum terminal), le choix du mot « attenter » ne l’est pas, et relève de cette beauté que JCM ne supporte qu’inconstante. Allez savoir pourquoi ! Oui, l’ »y » de la phrase est puriste, l’élection du verbe « attenter » est presque poète, possédant sa propre divulgation. D’où cela vient-il, ce « cela », involontaire pacte avec l’écrivain que je suis ? Du dégoût pour l’adjectif, que Milner estime trop docile et général, empêchant la pensée, que je vois avec Giraudoux, parasite grignotant les greniers à blé que sont les noms mis en perce, éclatant dans les métaphores. La beauté ? Cela donne ce ton cornélien qu’on trouve dans l’Amour de la langue, dans la page 66 des Noms indistincts, peut-être par ce qu’il s’agit d’amour, peut-être parce qu’il s’agit de gloire (et non de maîtrise) et que ce ton cornélien s’installe quand on veut les deux. Serait-ce que JCM veut à la fois le purisme et la beauté ? Il ne veut en tous cas pas la bêtise. Bien plutôt, il ne peut : il préférerait le faux. À moins de l’élégance, opinion vraie, orthodoxa, où se côtoient, hors moyenne, le beau et l’exact. À charge pour ceux-là, beauté et exactitude, de montrer que de clairs et distincts, comme ces lacs d’Écosse que JCM aime longer en été, surtout si il pleut, ils peuvent devenir chute de gouttes horizontale, chute des atomes et atomes de pensée comme le dernier Milner, lucrécien, le souhaite. Revenons un peu sur ces jumeaux dissymétriques, minimum et maximum. À l’insu de tout affichage, ils cousent l’œuvre d’un fil rouge ; dans l’écriture (dans la démonstration, dans la science), c’est le minimum qui porte le maximum sans que celui-ci soit visible ou éhonté, il y a finalement emboîtement du maximum dans le minimum. Dans l’esprit des révolutions, il y a équivalence entre maximum et maximum, équivalence entre pensée et action, à condition que l’une et l’autre soient extrêmes : la révolution, ou du moins son esprit, est sans démonstration. C’est dans Constat, un des plus beaux livres qui soient pour sa plus grande partie, la dernière cédant aux sirènes de Pénélope, autre Circé, qui nous attendent, c’est évidemment le lieu idéal pour elles, sur le pas de la porte. Pourquoi au seuil de ce portrait (j’y resterai : un lacanien est sans intérieur) tant de noms de livres et non pas l’ouverture de la pyramide des secrets profanant l’inmomifiable intimité ?

Écritures et conversation

C’est que, très curieusement Jean-Claude Milner, pour ce que j’en sais et le reste n’importe pas, est ce qu’il paraît. Il est ce qu’il fait paraître. Portrait de JCM en JCM : un Arcimboldo qui, à la place de fruits ou de saisons, combinerait des titres, par exemple de l’Amour de la langue à l’Œuvre claire. Les mots disent bien ce qu’il veut dire. Les mots ou plutôt, puisque rien n’existe de tel, sauf à croire au langage, l’écriture, les écritures.

En ajoutant au titre princeps de Lacan, ce « ture » presque claudélien (Turlure), JCM va tant de la science ancienne à la moderne, que de la poubelle à l’œuvre (et non le contraire). Et, parti disons de l’art comme lambeau arraché (« arraché » me console personnellement du lambeau) au chaos, à l’indistinct terrible et salvateur (ce sacré lambeau a vraiment trop la dégaine deleuzienne et georges-bataillienne), JCM élude, en cette provisoire arrivée qu’est l’Œuvre claire, toute doctrine du débris, de son recyclage, contre Bataille, contre la civilisation comme retraitement de l’ordure, remplaçant la doctrine du déchet, tout miroitant de funèbre désir qu’il soit, par une doctrine des logion qui sont œuvre et de la protreptique qui est conversation (et aussi, selon moi, une manière de défaire ce qui fut fait, ce qui est à faire, où l’on retrouve Pénélope satisfaisant un hégélianisme de la fin). Toute protreptique qu’elle soit, ah, la conversation ! Quelques soirs libres. Peu de gens vous donnent le sentiment de liberté, c’est-à-dire le pouvoir de penser sans censure, JCM est du lot. Ah, les conversations ! Si l’écriture a pour règle clarté et distinction, la conversation a pour règle l’écriture, du moins telle que Milner la décrit dans l’envoi de l’Amour de la langue : « Une écriture qui n’ose pas dire son nom ; des locutions à double entente », ou dans l’identification de la langue. La conversation, mi-dire à quatorze heures, improvisation, rhumbs, propos sur l’époque qui ignore d’office, récits de livres, afin de compter, par leurs visages, des invités… Oui, JCM écrit ce qu’il est et est ce qu’il écrit. Je ne connais pas d’auteur qui, sans recours autobiographique, impose une telle équivalence, et qui soit capable de circonscrire si librement son domaine d’effort.

La clef au mystère, je la chercherai dans le terme de réel. Le non-homme que ne cherche pas, avec aucune lanterne, ce non-Diogène – j’ai déjà dit qu’il faut chercher JCM côté Épicure – est le réel. Je ne connais personne qui y soit à ce point attaché comme d’autres à la vérité. C’est aussi que le réel selon Milner en a de nombreux traits. Marqué par l’impossible qui le détecte, évanouissant l’écrit, mais le rendant valide, taché d’horreur, et se formant au passé, il est interruption, évanescence hardie, fugitif événement et ce rien après quoi a eu lieu autre chose que le lien. Mais le réel, indistinct et dispersif, est aussi horreur. Raison pour quoi Milner, amant du réel, ne se dit pas philosophe. Pour un philosophe, la notion cardinale ne peut être horrible. Triste parfois, et elle s’appelle désastre, mais autrement placée dans l’impensable. Dans le choix électif du réel bifurque le chemin qui eut amené JCM à une philosophie directe (la sienne, formant système, autre nom pour l’œuvre, est indirecte) ; là, dans le réel, se fonde l’imaginarité du lien, du tout, de l’union, de la reconnaissance (thèmes, il faut l’avouer, partagé par les grands contemporains) et aussi, extrémisme, du pareil comme pâle copie, cadavre constant, faux ami, vouant celui qui l’endure, ce réel, aux faussetés amicales, et à une solitude. Pourtant, flûte où nouer sa joie selon quelques motifs et surtout capable de percevoir infiniment sur cette terre, le réel vaut parce que, seul, il s’abouche à la science, qu’il est calculable ou autrement dit, lettre, autrement dit contingence.

Pourtant si l’amour du réel persiste, c’est-à-dire l’horreur qui en témoigne, quelque chose se déplace : une paix ? Non, davantage une liberté. Car il y a deux époques dans la vie, dans les écritures, de JCM. 

Je dirai première manière et un style qui va avec, le moment où Milner est homme moderne dans un monde qui l’est aussi : c’est le moment de la linguistique dans l’axe de la psychanalyse. Raison du branchement sur le lacanisme ou plus exactement sur Lacan. Point culminant : l’Amour de la langue et annexes. Ici incise. Si Lacan rencontré en chair et en os fut pour JCM quelque chose comme un meilleur comte dans un Barbier de Séville dont lui-même aurait été un meilleur Figaro – mais laissons là Beaumarchais puisque je n’aime que Marivaux –, le penseur Jean-Claude Milner, s’il traite tout au long dans les catégories lacaniennes, n’est ni un exégète ni un pillard. Lacan est pour lui, et c’est aussi le cas pour Saussure, un Kant, un porteur de bornes à l’intérieur desquelles peut s’exercer la pensée possible, et celui à partir de quoi bien davantage qu’une radicalisation est permise. Un doute. Au fond Lacan et Saussure réveillent Milner de tout sommeil dogmatique. JCM en JCM ? Un Hume qui aurait lu Kant et vécu après lui. Si pour Hume toute prévision, toute loi relève du calculable et du probable, chez Milner, c’est le lien qui vient détruire le calcul et celer l’improbable. Car l’improbable – qu’il soit le jugement thétique, jugement qui crée ses propriétés, ou cet instant de vide terrible, quand surgit la vérité, réel et événement volontairement confondus – fait de JCM, au lieu d’un pion, un excentré. Pas un excentrique (voir plus haut) pour les mêmes raisons qui lui font délaisser le recherché de la pose artiste.

Combien pourtant il prit garde à l’université, lui accordant même une nuit, la nuit que je passais à vingt ans auprès de lui pour qu’il me gavât – en oie que j’étais – de linguistique (ignorée) pour au matin endurer un examen dont le rossignol était, je crois, un certain Martin. Oui, l’idée que l’université valait bien ce sacrifice et en valait bien d’autres, qu’elle était la seule institution valide (institution : ce qui nous précède toujours, ce qu’on a pas besoin de fonder, ce qui est infondable, le contraire du jugement thétique de Fichte), et seul accueil pour la culture (que Milner prononce dans le sens allemand), et seul lien social pour lui et pour les autres, et seule régulation d’un bios théorique, JCM la choya longtemps. Être inscrit dans le monde exigeait qu’on y soit inscrit, il le souhaitait pour ceux qu’il privilégiait de quelque chose comme un sentiment. Au fond, l’homme moderne dans un monde moderne, le linguiste dans l’orbe de la psychanalyse était un universitaire. Quoique excentré.

Excentrement et monde

L’excentrement, nous qui comptons sur nous-mêmes, le connaissons : qu’il ait pour nom pratique politique ou analytique, théâtre, œuvre, il crée cette dissymétrie où l’on se retrouve à la fois grave et unique, miracle assuré pour nos jours, sans compromis du côté de l’amertume, dans un manquement à la destinée sociale, mais livré à l’acquis particulier faisant tenir debout l’armure de notre énigme. Je dis pour la deuxième fois « énigme ». Dans les Noms indistincts JCM n’écrit-il pas qu’« énigme » est le nom vulgaire et esthétisant de l’impossible ? L’excentrement est chez JCM ce qui lui permit d’être touché par l’intouchable, qu’il nomme le réel.

Puis, soudain, cela tremble sous la cendre dès la fin des Noms indistincts, quelque chose du monde recule, quelque chose du lacanisme recule, une lancée s’achève au profit d’une autre lancée et le monde cesse d’être moderne (je sais bien que le terme « monde » n’est pas milnérien). Il cesse d’être moderne pour devenir ancien et dans cette perspective (cavalière), il peut à loisir être récent ou contemporain, il peut supporter les statues de Lénine, le théorème de Staline (sur la langue), les ignominies du progressisme mitterrandiste (dont la malice exige de dire qu’il ne fut pas tel en 81), mais rien de neuf ne semble pouvoir s’en exhaler. Le monde a eu lieu, on n’y ajoutera pas. Et JMC devient un moderne dans un monde ancien. Soudain, et simultanément, le monde cesse d’être exclusivement celui de la science (je sais que la science n’est pas vision du monde), cesse d’être celui de la linguistique, cesse même d’être celui du lacanisme (voir l’Œuvre claire) : il devient ancien et libre, d’une liberté grecque sans doute, mais libre. Et il est à nouveau celui de la politique, toujours révolue, toujours inexistante – alors que son inexistence devrait justement, au premier Milner, apporter la preuve de son existence –, il est même parfois, mais secrètement, d’un secret un peu trop dissimulé à mon sens (cf. les derniers paragraphes de Constat, où un titre de roman devient une charade), celui de la littérature. Et Milner devient protreptique, c’est-à-dire selon moi pénélopéen, défaisant au soir des livres (leur fin) ce que l’auteur a tissé dans le jour. Et protreptique d’une protreptique, ne défaisant pas à la fin de l’Œuvre claire ce qui s’y défait cependant entre les doigts d’un Lacan, roi Lear. Milner devient de plus en plus libre dans ce monde ancien et il devient mon ami. Portrait de JCM en JCM ? Celui de l’auteur d’une des plus hautes maximes modernes : canaille, celui qui refuse qu’amour et beauté existent ; maxime d’autant plus haute dans sa bouche que, pour le premier au moins de ces deux termes, pour la première fois de sa vie Milner est altruiste.

Natacha Michel

R. DE J. août 1996

Correspondre