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Ecrits de Natacha Michel

Un révolutionnaire est un homme superflu

Paris, Le Perroquet, numéro 5,11 février 1985

(11 février 1985)

Je n’ai d’abord connu de Roth (Joseph !) que ses livres (1). Debouts dans le rayon d’une librairie, blancs comme des livres neufs, une couche de poussière sur la tranche que la lecture dissipe, et qui semblait plus la gardienne d’un secret que l’indice d’une désuétude ou d’une curiosité. Blancs entre d’autres livres blancs ils étaient comme des clandestins, des livres sans papiers, qui se faufilent parmi les autres en empruntant leur habit, pour n’être remarqués que par leur semblable. Sur la couverture du premier, le titre « La fuite sans fin », et une absence de date sinon celle de la traduction qui indiquait qu’en 1959 Roth avait été versé de l’allemand, sa langue, au français.
Le livre commençait ainsi :
« Le lieutenant de l’armée autrichienne Franz Tunda, au mois d’août de l’année 1916, fut fait prisonnier. Il fut envoyé dans un camp à quelques verstes au nord d’Irkoutsk. Il réussit à s’enfuir grâce à la complicité d’un polonais sibérien. L’officier resta jusqu’au printemps de 1919 dans la ferme éloignée solitaire et triste du polonais, ferme située à la lisière de la taïga... »
236 pages plus loin, il finissait ainsi : « C’était le vingt-sept août 1926 à quatre heures de l’après-midi. Les boutiques étaient pleines de monde ; dans les grands magasins les femmes se pressaient ; dans les pâtisseries les fainéants bavardaient, dans les fabriques les roues ronflaient... Et c’est à cette heure que mon ami Tanda, trente deux ans, frais, sain, un jeune homme fort et doué de toutes sortes de talents, c’est à cette heure qu’il se tenait sur la place de la Madeleine (à Paris)... il n’avait pas de profession pas d’amour pas d’envie pas d’espoir pas d’ambition et même pas d’égoïsme. Il n’y avait personne d’aussi superflu au monde ».
Entre les deux, un roman magnifique, à peine contenu dans ses bornes, un livre qui débordait peut-être parce qu’il venait vers nous. C’était un roman étrange, jeté à la volée et minutieusement combiné comme si il scrutait les temps qu’il relatait et les dépassait par la course qu’il mettait en scène. Car c’était aussi l’histoire d’une traversée, traversée des apparences, et de l’espace, qui allait d’Ouest en Est, et d’Est en Ouest, sans que jamais le « retour » fut possible. Voici ce qu’il raconte.

Franz Tunda lieutenant autrichien, fait prisonnier par les russes s’échappe, vit en Sibérie auprès d’un polonais sibérien, chasseur de fourrures, devient son ami, apprend en 1919 que 17 a eu lieu, repart à pied pour regagner l’Autriche, est saisi par les détachements de l’armée Wrangel, jeté évanoui sur un cheval, se réveille parmi un détachement de partisans rouges, se rallie à eux, aime leur camarade-capitaine, une jeune paysanne « plus courageuse que les hommes de sa troupe », connaît les temps d’après la guerre civile, dit : « Nous avons aboli la propriété n’est-ce pas ? Notre vie non plus n’est plus à nous. Ce que nous avons appartient à tous. Nous ne nous sommes point sacrifiés et ne faisons point de sacrifice pour la révolution. Nous sommes nous-mêmes la Révolution » ; part pour Bakou, rencontre une française, Madame G., retraverse l’Europe pour la retrouver, trouve cette Europe vide, parvient à Paris, retrouve madame G., voit Paris, et nous y attend peut-être.

Le « nous sommes nous-mêmes la Révolution » de Roth, si facilement dérouté vers « ce-sont-les-hommes-pas-les-appareils », vers « la vraie révolution est quotidienne », ou même, vers la question « de quelle révolution parle-t-il ? », il semble que seul son livre l’ait entendu. Car il en est le récit : tout entier au régime de « qu’ est-ce qui se passe quand quelqu’un l’a connue et lui reste fidèle », jusqu’à son style et sa construction.

Quoi, me disais-je, il existe un écrivain des révolutions qui partant de 17 comme d’une date élégiaque et absolue parvient jusqu’à nous ! Le moins qu’on puisse dire est que la route était semée d’embûches, ou de bifurcations. Pourtant c’était le sens de ce temps débordant entre les dates qui le bornent, et qui en fait autre chose qu’un document d’époque, un roman de la grande Guerre, et du fracassement des anciens empires, utile à titre de témoignage, sorte de croix de bois croix de fer si je mens je vais en enfer...

Ce n’était pas non plus un de ces livres dont l’émoi, le désordre, le bris témoignent de ce qui fut. Car le livre de Roth ne parle pas de cela. Pas d’un évènement qui bouleversa le monde et de ses conséquences. Il ne parle pas de ce qui fut, mais de ce qui est quand quelque chose comme la Révolution a été. Il est l’écrivain du vide du monde après que la Révolution ait eu lieu parce que sans elle le monde ne peut et qu’elle ne peut pas encore. Et Roth en crée le héros, Franz Tunda qui parcourt « La fuite sans fin », comme la « fuite sans fin » parcourt le temps. Et comme je parcourais la ville pour trouver d’autres livres de son auteur.

Héros particulier que Franz Tunda, histoire plus générale que la science : celle d’un homme qui, ayant connu pendant le temps bref et suffisant de la guerre civile, ce qu’il y avait à connaître, ne stationne pas dans la nostalgie ou la répudiation, mais l’emporte avec lui, devenu cela, et parcourt le monde d’après. C’est le livre de l’impossibilité du retour, de son refus, de l’allée sans fin. Il en possède l’étonnement et non pas l’amertume, le détachement et non pas le déracinement. Franz Tunda devenu la révolution, est un homme sans qualités, un homme démuni, sinon d’elle.

Cette « révolution » n’est ni une allégorie, ni un symbole ni une mission. A peine un instant qui partage, qui inaugure, et qui suspend, moment natal de ceux qui ont vécu dans l’histoire le point de non-retour qu’est un évènement éminent, qui s’y sont donné naissance. Celle que rencontre Tunda, il ne la rejoint pas même au nom de la justice, ou parce qu’il y est forcé par quelque cause. Elle est d’abord un sens et qui le retire à ceux qui ne sont pas envahie d’elle.
C’est là l’étrangeté de Franz, son étrangeté à lui-même, et à ceux qui n’ont rien connu, ou ne veulent rien connaître. Ceux qui voient en lui un disparu, ceux qui tentent de faire de lui un revenant, un fantôme, un homme déplacé dans le temps, alors qu’ il ne l’est que parmi eux. Parmi ceux-là, humanistes musicaux, ou dames hygiéniques, « Franz avait parfois l’impression d’ être couché là, l’impression que nous étions tous couchés là, nous tous qui sommes partis d’un pays natal, qui sommes tombés, qui avons été enterrés, ou qui sommes revenus mais plus jamais chez nous ». Et à ceux qui lui disent, qu’ il ne se reconnaît pas pour n’être jamais parti, à ceux que Franz rencontre à Berlin ou à Paris, plus étrangers à lui encore qu’il ne l’est à eux, ces tranquilles candidats à la promotion du Bonheur Universel, ces volontaires, que Roth appelle ironiquement les « empêcheurs de malheur », qui disent à Tunda que l’état où il se trouve prouve qu’il n’a rien remporté, que l’ère n’a pas changé, qu’Octobre n’ est pas un pas mais le faux-pas d’une révolution universelle qui n’a pas cessé d’ être celle de 1789, et reste celle des droits de l’homme, Roth répond par l’absurde et par Franz Tunda : un homme qui y a été ne sera jamais plus cet homme, votre homme.
Car on peut dire de Tunda, ce que Roth dit d’un écrivain qu’il aimait : qu’il ne fut jamais un révolté mais toujours un rebelle, qu’il fut la fidélité jointe au refus d’obéissance. Revenant, archaïque Tunda ? Quand ayant quitté Bakou, il gagne l’Europe, il vient plutôt. Privé de souvenir, mais pas d’expériences, de celles qui proviennent de rencontres uniques et irréparables.

Octobre, on peut même dire que Franz ne l’a pas vu en face. Il est alors occupé à un autre commencement. En 17, il vit avec un polonais sibérien, et pour ne pas être inquiété (il est fugitif) il prend son nom, Baranowitz, et se fait passer pour son frère. Sous cette identité élective, il devient son ami et le polonais le sien. Amitié exemplaire faite de peu de paroles, de peu d’actes, de présence. L’amitié qui unit ces hommes n’est pas l’objet du livre, mais elle en est le principe Son récit est massé à l’ouverture, rapide, dans une simultanéité d’écriture que seule la disposition classique des pages que l’on tourne l’une après l’autre empêche, avec le récit de la rencontre de Tunda et des Partisans.

Car Roth est un étrange écrivain, ce qui pour lui importe, ce dont un autre auteur ferait la matière de son livre, lui en fait non un préambule, mais une sorte de roman initial et non initiateur, roman du roman, ou plutôt roman du commencement. Comme si ce qui commence vraiment exigeait de l’écrivain un traitement différent de celui que requiert le simple début d’un récit. Comme s’il devait réellement se tenir sur ses bords, comme une rupture que le milieu du livre ne pourrait recueillir qu’en la défigurant, en en faisan ce vers quoi l’histoire menait comme vers une surprise ou un changement.

Chez Roth ce qui commence qui fait le départ, n’est pas ce minimum, cette mise en place, à partir de quoi le livre déploie son suspend, à partir de quoi il a lieu. Il y a là une transformation de la manière romanesque qui rompt les usages : car c’est le commencement qui est le lieu du livre, le commencement qui recèle ce noyau : révolution et amitié, après quoi tout est possible (ou impossible). Noyaux qui ne sont pas le minimum requis pour la lecture mais son maximum, centration sur ce que Roth estime essentiel et qui commande l’organisation du reste. Rupture de continuité placée en tête, roman inaugural à partir de quoi le récit s’ordonne non en recherche mais en poursuite. Roman qui ne promet rien parce que quelque chose est tenu.
Ainsi de l’amitié.
« En février 1918, Baranowitz perdit le pouce de la main gauche en sciant du bois d’une façon imprudente... En avril les chasseurs de Vladivostok devaient venir. Cette année là, il ne pu aller à la ville... Il se fit ainsi que dans la plus importante de toutes les années, Tunda ne lut pas les journaux. Au printemps de 1919 seulement il apprit par Baranowitz qui revenait que la guerre était finie.
C’est la paix et la révolution, dit Baranowitz... Je me suis demandé tout le long du chemin si je devais te le dire. Pour finir cela me fait de la peine que tu retournes chez toi. Nous ne nous reverrons sans doute plus. Et tu ne m’écriras pas non plus.
Je ne t’oublierai pas, dit Tunda.
Ne promets rien, dit Baranowitz
 »

Les livres de Roth ne sont pas des livres difficiles. Les ellipses qu’il invente, les formes qu’il découvre, lui sont prescrites par ce qu’il a à dire. D’où une sorte de construction savante et comme per¬sonnelle, d’où un usage spécial du long et du court, comme si c’était du débat avec lui même que les inventions de l’écrivain procédaient, des césures de sa vision et non des importantes réflexions formelles dont il est contemporain. Sorte de formalisme du contenu, pourrait-on dire, discret là-dessus tant compte pour lui ce que le livre emporte. Loin d’être compliqués, ses livres sont jetés sur le papier dans une espèce de hâte, de hâte profonde, communicable comme s’ils étaient bizarrement talonnés par quelque chose qui, au lieu de les poursuivre, les précèderaient. D’où ce qu’il faut bien appeler une technique, une invention particulière, qui joue du lent et du rapide, et qui les fait à la fois triompher tous les deux. Roth parcourt l’histoire qu’il raconte à marches forcées, rassemble les actes et les mouvements, a la capacité de raconter en six lignes ce qui tient en des années donnant la rapidité du récit aux années la lenteur romanesque de ce qui n’existe que dans le temps, au récit. D’où l’impression d’un unique roman qui a été écrit comme mille sans qu’il s’agisse de roman différents. D’où des épisodes qui transitent de leur début à la fin non comme le fait un développement mais une histoire entière, effet de vitesse que ces vies qui en supportent mille et qui ne sont qu’une. Effet de construction aussi comme si le roman inaugural fait, il ne pouvait n’y avoir que DES romans. D’où un monde sans autre référence idéologique que des dates, des lieux et des noms.
Et un style froid qui préfère ces lieux, ces dates, aux adjectifs ; comme si tout autre style n’opérait pas assez la mi se à l’écart des références anciennes, ne laissait pas assez place à une langue fait seulement de repères. D’où le rôle des noms qui sont comme une remythologisation à l’étroit, ajustée seulement au personnage et qu’il supporte seul.

Marchant rue de Tournon, à Paris, à la recherche peut-être d’un autre livre de Roth, je comprenais son actualité. Roth est quelqu’un, au moins dans les livres que je mentionne, pour qui les choses sont comme elles sont pour nous, aujourd’hui. Prenant la révolution comme bord, comme moment inégalé par aucun autre, il en fait ce qui définit notre mort de sans lui donner de définition. Et à ceux qui l’ont serrée de près, à ceux qu sont les proscrits d’un récit parce qu’ils sont les personnages d’une Histoire, dan l’impossibilité où il est de leur donner une biographie parfaite, il leur donne un nom.
Et, levant le nez, au quatrième étage d’une maison, à côté d’un café, je vis une plaque : « ICI », disait-elle, « VÉCUT DE 1937 à 1939, DATE DE SA MORT LE GRAND ÉCRIVAIN AUTRICHIEN, JOSEPH ROTH ».