Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Tarkos, Jésus d’air

(16 octobre 2010)

Si on couche Tarkos dans le foin d’un oreille distraite, on peut penser : poète des objets, de la répétition, descendance steinienne. On pourrait le croire encore ce soir où il donne l’objet de tous les objets, l’Argent. Mais prenez garde. Tarkos ne descend pas de Stein. Il ne descend pas du tout. Car, refusant la verticalité, colonnade qui surplombe le vide, le blanc et le silence, absolument pas du côté d’une mort de la poésie, Tarkos vient de loin. Du concile de Nicée et de Plotin.

Poète plotinien, il est l’homme de l’affirmation, c’est le rôle du "c’est", de la confiance et de l’hommage :hommage aux résistants, aux révolutionnaires. Quant à la performance, pas de babelisme de la voix, de pétarade pathétique. La voix ne s’en va pas derrière le corbillard d’une lourde existence de l’écrit, pas plus que l’écrit n’est l’exubérante fosse commune où s’engloutit et s’asphyxie le texte. Le texte et la voix sont une seule et même chose, la voix est la continuation de la série par d’autres moyens, avec le rythme ("la série, dit Tarkos est rythme"). La voix est la poursuite de cette douce drôlerie moqueuse qui fait la paix, qui refuse la guerre entre écrit et oral, qui veut que les poèmes, je cite, soient "beaux, agréables, jolis, bien faits", anti incultes, pas abattoirs pour le lyrisme. Car Tarkos est un poète lyrique, la drôlerie une modalité du lyrisme, une joie qui contredit. Nullement une dérision.

Tarkos, dégonflant l’atlas de tous les genres d’extinction, est un poète de la continuité. Sans doute, en cela, est-il poète car la poésie, au rebours du roman, est ce qui continue toujours. Le roman cesse et reprend, pas au même endroit, il connaît des crises. La poésie continue et c’est pourquoi aussi : hommage aux résistants, aux révolutions, aux ouvriers vivants et sans papiers

Tarkos est un poète plotinien proléter (nom de sa revue dans la graphie en à peu près de Kaltin Molnar).

Ce qui l’intéresse est l’être et sa procession. Plotinien, ce qui l’intéresse est l’un (de Nicée) - qui n’est pas l’unique - et par conséquent le deux et le trois. C’est pourquoi la répétition, chez Tarkos, n’est pas steinienne, mais engendrement de l’être. C’est l’être qui le suscite et la pensée, et la vérité, et la matière qui, dit-il, étant ce qui existe, a quelque rapport avec la vérité. La répétition n’est pas description, si elle est parfois balancement shamanique sans diabolique extase. Elle est conviction que l’être se donne dans des séries. Dans des séries jusqu’à ce que bondisse la pensée. Alors les pseudo descriptions de Tarkos sont une manière de suivre l’être, la matière et la vérité, c’est tout comme, l’être, qui ne loge pas dans une niche de diamant.

Si bien que la question de Tarkos est : qu’est-ce que nommer quand on ne nomme pas pour la première fois ? Précisément, la poésie ou la poésie de Tarkos.

Une fois : savoir. Deux fois : affirmer. Trois fois : penser, écrit Tarkos. Dire ce qui n’est pas là pour la première fois est dire ce qui existe. Mais c’est en raison de la doctrine de la série, autrement dit de la doctrine de l’être, que la langue doit être claire.

Sans cruautés loquaces, sans offenses, sans maladies, sans malédictions, sans suie, ni sueur. Pas de langue inventée à la Novarina, de sur-langue, ni de langue idéale, ni de langue minimale, la langue est le français, dans sa plénitude logique, appuyée sur la grammaire et l’ordre : une langue ainsi de paix : 30 "ma langue est claire, ma langue est aisée à comprendre, ma langue est évidente et manifeste".

Une langue claire, dépourvue d’humilité subalterne, pas une langue pauvre : une logique clairvoyante, une langue claire avec lumière. Les plus belles images de Tarkos sont à propos de la lumière. C’est aussi pourquoi la langue est mesurée et peut être mesurée par des caisses, des pots, et le poète lui-même par un bidon. La logique peut être aussi lyrique. Alors, on écrit, l’écrit est ce qui donne de la lumière aux choses. Et on va jusqu’à la beauté. La beauté, la pensée, l’être sont les vrais objets de ce Poète itinérant, marchant sur le sol avec malice et magie. Utilisation orphique de la simplicité, ou de la simplesse, qui va jusqu’à l’émerveillement. Avec Tarkos, la patience de la bougie fait tomber un dé d’amour.

Natacha Michel