Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Centenaire ou la seconde saison de l’existence

In Le Siècle d’Aragon, Bobigny, Conseil Général De La Seine Saint Denis, 1997, 3 p.

(1997)

Aragon fut-il un mensonge qui disait toujours la vérité ? Sans doute, puisque ce fut (une) de ses définitions de la littérature, cent fois plus profonde qu’il n’y paraît.

Le mentir vrai était une doctrine du roman comme fiction et non comme imaginaire et s’il ménageait le factice ou art, il lui donnait pour destin une vérité : fulgurante, nue devinée dès le départ des nuées d’ici-bas. (Pour sa part, l’auteur de ces lignes distingue la fiction qui toujours monte, puis casse ou se dénoue, mais ne redescend jamais, n’en rabat pas et l’oppose à une vision du roman comme excursion imaginaire, c’est-à-dire comme illusion à quoi succède la désillusion : "ce n’a pas été ce qu’on croyait, tout n’a été que fausseté, voyez la relativité du monde" etc..).

Le mentir vrai était doctrine et confession personnelle, ce qui est tout Aragon non parce qu’il y avouait ses crimes, mais sa manière, qui fut très loin de Machiavel et très près de cette phrase où est dit qu’on n’élève le mur de l’art que pour mieux entendre derrière "les sanglots de la réalité". Ces sanglots étaient les siens puisque Aragon, raconte méchamment Claude Roy, qui, pour l’avoir beaucoup aimé l’a beaucoup haï, savait pleurer. Don des larmes à ajouter aux autres. Car Aragon, déshonneur des familles, non des poètes, continue de venir vers nous. Avec sa phrase cerclant le monde qui ajoute toujours et ne retranche rien, avec sa phrase dont on pourrait parler comme d’un verset et même d’un verset claudelien : "Encore quelque chose, et encore quelque chose ", sauf que chez Claudel le "encore un mot, encore une phrase" est annoncée par l’hyperbate, le "et" et qu’Aragon s’en passe, cherchant, au lieu du détail, le face à face, la face de la phrase qui vous regarde.

Non, aujourd’hui avec Aragon, il faut jouer le jeu de massacre à l’envers : redresser le personnage à coup de balles au lieu de l’abattre. Grand écrivain et vraie figure. L’abattre fut de mise ces temps-ci, pauvres temps, et de porter mauvais jugement sur lui. Jugements d’après coups dus à la chute du socialisme à la chasse aux sorcières totalitaires (est totalitaire qui que ce soit qui commence une phrase par "oui"), où la postérité, papoteuse et cancanière, préfère linge sale et notes de blanchisseurs aux armes et aux œuvres. Sans doute faut-il à la postérité rapetisser les gens pour qu’elle parvienne à s’y mesurer.

Aragon exaspère pour avoir été tout droit, pour avoir parcouru tout ce qui valut dans le siècle, mentant mais ne se démentant jamais. Ni le groupe, devant lesquels nos frileux actuels craignent le rhume de cerveau, ni le manifeste qui convoie le voyage de l’humanité vers un idéal et pas vers les plateaux de télévision, ni Hourra l’Oural (Tirez sur les flics, camarades, tirer sur les flics), ne lui firent peur. Ni de dévisager la mort avec un masque, ni d’écrire La rose et le réséda et Celui qui montait au ciel, celui qui n’y montait pas.

En plus de tous ces crimes, Aragon en ajouta un autre : avoir été poète et romancier (on n’était guère les deux alors sauf Desnos qui fit un roman contre l’opium, on l’est plus commodément aujourd’hui à cause du roman roi... commercialement).

Le roman vint d’une décision et d’un talent pris au Paysan de Paris comme le poème était venu du poème. Il fut notre Agrippa d’Aubigné lu par Hugo, notre Pétraque lu par Laure, et notre roi Arthur (Brocéliande). Il fit (ce qui en français signifie... même le bien. Il fut un des derniers mécènes, si on entend par là quelqu’un, qui, sans vouloir se constituer la moindre clientèle ou gager l’après d’une reconnaissance, par simple amour de l’art, lut, publia, défendit des jeunes gens, poètes et prosateurs. Il semble que c’était alors la moindre des choses. Le moule en est cassé ; pas un vieux grand auteur (il y en a-t-il ?) qui en use aujourd’hui de même.

Pour ma part, quand j’étais petite, après la guerre, je récitais La rose et le réséda. C’était de famille, mon père André Michel, cinéaste, en hommage à la résistance dont il avait été un des agissants importants, choisit ce poème d’Aragon pour la chanter, hors du document et du documentaire, en un film de 1944. Et je vis Aragon, petite toujours, avec sa belle chevelure, ses complets, sa grâce, son visage de lévrier-lion. Il fut pour moi, j’avais onze ans, le type même de l’aristocrate, la cour étant le parti communiste français et le communisme ce roi soleil dont nos Voltaire n’ont pu écrire que le contre Siècle (je pense au triste Furet).

Mais plus grande, plus apte, plus instruite, je lus Aurélien et Sterne (Tristam Shandy) comprenant qu’avec sa construction en pont suspendu (normal avec la noyée de la Seine !), son action resserrée tout au début et tout à la fin, tandis qu’une arche immense les sépare, Aragon avait aussi à la Sterne inventé pour le roman moderne (celui qui, tout réaliste qu’il soit, n’est pas linaire) la digression.

Et je méditais sur la ligne claire et la ligne sombre qui fait tout l’art romanesque d’Aragon, ligne claire de la voix, façon de parler directe, digne d’un Bossuet tendre, prose simple dont les complexités viennent toutes de la ligne sombre qui est le "je" ou le point narrateur. Voilà pourquoi pris entre cette clarté et cette ténèbre, un commencement aragonien est un coup de dés, qu’il traduit par la notion d’incipit dans Je n’ai jamais appris à écrire, que tout le livre se décide au début, sans plans, sans fiches sans notes, dans l’incipit, ce réglage de la langue simple sur le "je" complet. Aragon, ce grand écrivain, cet homme qui fut de tout ce qui compta non par éclectisme mais parce qu’il pensait qu’un écrivain devait être du siècle, et le siècle grand, est l’écrivain de la langue claire, de la rythmique non pas orale mais vocale, et du je ou du narrateur complexes sans jamais que la complexité soit le rachat de la simplicité et cette dernière le prix à payer pour l’autre (raison pourquoi il aimait Matisse ?). Mais simplicité et complexité données ensemble, d’un seul coup par prodige. Dans cette complexité du "je", du point narrateur, il n’y a ni les abîmes qu’on croit ni ceux qu’on redoute et mais la simple, droite joueuse, prompte route tortueuse de la hantise créatrice.

Natacha Michel