Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Une mine à l’intérieur du diamant. Jean-François Bory "Un auteur sous influence" (Flamarion Textes). Entretien avec Natacha Michel

Paris, Le Perroquet, numéro 68, Février 1987

(février 1987)

Jean François Bory aime l’écriture et hait la littérature. Son premier roman (il est poète et a publié sur la peinture), « Un auteur sous influence », décrit une action continue : celle qu’exerce la lecture, stricte réciproque de l’écriture, sur celui qu’il nomme ici auteur. Dans un moment, le nôtre, où art se sépare d’esthétique, un renouveau de salubre méfiance écarte la littérature honnie (le fait littéraire et son savoir-faire) de l’action écrite. Mais cette défiance, chez Jean François Bory, ne s’exprime pas par des attributs traditionnels : sécheresse, rareté sceptique de la phrase ou réalisme de lundi matin. Au contraire, c’est en lâchant la bride à la métaphore, à l’enchantement humoristique, à quelque chose d’affirmé et de gracieux, qu’il obtient l’effet de méfiance ; pas soupçon à l’égard de son propre merveilleux : déclaration d’abondance. C’est ce que dans cet entretien il nomme « plaisir » et même « amour » dont l’opération déplace ce qui s’écrit de la tradition vers l’unique qui est notre seule vie. Il me semble que le mot « littérature », comme le mot « liberté » ou « démocratie », a perdu tout son sens ; vous savez bien que c’est très neuf, ce concept de littérature, c’est très neuf, cela a 6 siècles. Parce qu’avant la création des langues nationales, le fait d’écrire ne plaçait pas la personne qui écrivait à l’intérieur d’une histoire, l’histoire de la littérature, et que cette catastrophe a été dûe non pas à Dante, mais à ceux qui se sont fait une idée particulière de Dante, à savoir : un diamant à l’intérieur de la mine. Et à partir de ce moment où la littérature devient classique - ce qui est son envol - on se met à considérer que la mine est toute entière une mine de diamant pur. Ce qui est bouffon. En ceci que ce n’est pas de la perfection dont on parle ici, mais de l’idée de la perfection. Faisons à partir de ce faussement initial une énorme ellipse et arrivons à la chose la plus catastrophique, qui détruit absolument tout, c’est la notion de professionnel. Quand rien ne marche, que tout s’enraye - c’est ce qu’on voit dans la « société » aujourd’hui -, c’est que tout est commandé par la notion de professionnalisme.

Ce professionnalisme, ce n’est pas la perfection, c’est penser qu’on est au plus près de ce qu’on croit très bien faire. C’est confondre le sculpteur et le marbrier. Or je ne suis pas pour le dilettantisme, mais tout modestement pour la subversion. Il faut faire revenir la littérature à ce point de départ là : faire que le plaisir d’écrire ou de lire ne soit pas un totem ou un signe de piste à l’intérieur de l’histoire, mais quand même une oeuvre, ce qui est beaucoup plus difficile et qui dépend de facteurs mille fois plus nombreux.

L’anecdote sur Von Braun et les russes à propos de l’espace est significative. C’est très simple : en 60, les russes ont dit : « on va sélectionner à partir des classes élémentaires et au bout de la chaîne, on obtiendra les plus brillants », et Von Braun a dit en apprenant cela : « c’est formidable, les russes nous ont fait gagner la bataille de l’espace ». C’est cela le professionnalisme ; c’est vouloir nier l’histoire en ceci que c’est vouloir contrôler la forme, et bien sûr, l’histoire surgit là où on ne l’attend pas.

On est bien d’accord. Pas de bataille de l’espace dans l’écriture. L’écriture n’est pas une profession puisque cela ne mène à rien. C’est une tentative formidable avec une vraie stratégie qui n’est pas une stratégie sociale, et beaucoup de volonté et de chance pour que se produise ce qu’on ne peut nommer, qui est l’art, ou la différence. Où, bien sûr, il y a un risque à prendre. Or, paradoxalement, le professionnel, comme l’entrepreneur, ne prend pas de risque. Car il est celui qui réussit. C’est la logique de la Serendipity, celle qui place le résultat de l’action avant l’action : on fait le crime d’abord, ensuite on le commet, et on remonte la filière. Le professionnel part du principe qu’il ne prend pas de risque et que par les connaissances acquises, les calculs, il maîtrise le hasard et obtient la réussite. Raisonnement simiesque !

Ou la littérature est professionnelle, ou elle est un art. Or, il se trouve qu’en raison des contradictions économiques et intellectuelles, on présente comme littérature ce qui n’a rien à voir avec cela. Le professionnel dicte l’histoire - c’est fragile. Il dit : si je dicte à l’histoire, je suis dans l’histoire.
En ce sens, je dirais que ce que je fais n’est pas de la littérature.
« Un auteur sous influence » résulte beaucoup de cette situation. Cette situation, elle, crée de l’observation.

La littérature n’est pas aussi importante qu’on le pense, mais c’est peut-être important d’une autre manière. A la suite des observations dont je viens de parler (cette façon, aussi, dont moi, collectionneur de confidences, j’entends les gens me parler comme s’ils étaient Joyce ou Proust, et ceux qui, se présentant comme écrivains, au lieu de me parler de la chose extraordinaire qu’ils cherchent à faire, désignent l’emplacement qu’ils vont occuper dans les manuels), à la suite des observations, la question est : pourquoi chacun se prend-t-il pour un auteur ? Sans doute parce que c’est aussi un problème d’identité. Celui-ci devient de plus en plus forcené en Occident. Depuis 6 siècles seulement on inscrit le nom des gens. Avant ils étaient beaucoup plus baladeurs. Il n’y a de carte d’identité que depuis la seconde guerre mondiale... On sait que si l’identité est le problème de l’Occident, la cause est à chercher dans les religions révélées. Parce que les religions révélées posent une suite après le passage de la mort. Et que cette suite s’effectue dans l’identité et non pas dans un panthéisme béat. En conséquence, je dois chercher à me résumer dans cette vie afin d’exister le plus possible dans l’après que promettent les religions révélées. Dans ma vanité d’Homo Sapiens, il n’y a qu’un pas pour penser que ce que je fais, c’est moi qui le fais. Ce qui est totalement bouffon. Pourtant la plupart de mes pensées ne sont pas les miennes, mais empruntées, tandis que le ton de voix même avec lequel je vous parle, il a bien fallu que je l’entende en quelque lieu pour l’utiliser. Mon identité, quand je suis l’auteur de quelque chose, il y a bien de la naïveté à croire que j’en suis le seul locataire. Or quand j’écris il faut bien que je pense de cette manière puisque c’est là où il y a le sacré de l’écriture. Le sacré de l’écriture ? Pour faire image, disons que lorsqu’on est amoureux, on fait les gestes de l’amour, alors qu’on répète les gestes de l’espèce. Mais pour ce faire, il faut qu’on invente : c’est là le sacré. Le passage de l’espèce à l’individu, voilà le sacré. Donc, l’auteur. Parenthèse venimeuse : la différence entre les écrivains et la littérature est celle qui existe entre les amants et les gens qui feraient l’amour en pensant à leur descendance.Dans « Un auteur sous influence », j’ai voulu déstabiliser la notion d’auteur tout en cherchant à insérer des fragments de ma vie : à savoir, la littérature entièrement parcourue, zébrée, par des réminiscences littéraires qui sont autant de scènes archétypales où je cherche à introduire des éclats de ma propre existence. _L’auteur y est donc changé de place. Il est recentré à cette place d’avant le 16ème siècle, la place du plaisir, de Dionysos contre Apollon.

Ainsi l’Auteur, c’est un personnage qui n’est ni vous ni moi, mais cette espèce de figure d’identité que tout créateur développe pour se placer dans un ensemble ou dans une histoire. Par une sorte de photomontage, ce personnage dionysien se place sur la photo chargée de personnages apolliniens (il y a Faulkner, Proust, Musil, Drieu, Aragon, Maurice Sachs, sa grand-mère, sa mère...) et à force de la truquer, cette photo, voici soudain que l’auteur y figure. Tous ces personnages sont pris comme s’ils étaient vivants, sans l’arrière-plan de l’histoire derrière eux. Leurs productions, ou leurs oeuvres, ne sont jamais considérées comme culture, mais comme plaisir. Ils restent donc, de plain-pied, dans l’existence de l’auteur qui les côtoie, par la jubilation de la vie, et non par ce qu’ils sont censés représenter, c’est à dire un pouvoir, ou même une connaissance. Dans une opération qui aurait pu être celle du répertoire, il y a une opération de vie. Par une opération de relation affective avec des personnages statufiés ; comme je fréquente des peintres et des artistes contemporains qui, me semble-t-il, seront les statues de demain... L’intérêt même de la vie est de fréquenter Mondrian en 1932. Et non pas de lire les sottises de Marcelin Pleynet cinquante ans plus tard. Parce que, Mondrian, je ne veux pas l’admirer mais l’aimer parce qu’il m’a apporté quelque chose dans une vie, et comme je n’en ai qu’une seule, je n’ai nulle intention de m’en servir pour argumenter et « augmenter ».

Hors de la mort et de la résurrection, l’amour de la littérature ne me semble possible que comme contemporain et présent à soi. Il y a quelque chose de très mortifère dans la culture qui nous est imposée : les gens qui prétendent le plus croire à l’histoire sont ceux qui y croient le moins. Et il y a un côté très réactionnaire dans cette pensée, à savoir que ce faisant, on se situe toujours comme étant extérieur à la « culture » et non comme en étant partie intégrante.

Ainsi on considère aujourd’hui qu’il y a des statues et que pour cette raison il n’y a rien ensuite. Ainsi les gens n’aiment rien de ce qui est contemporain, leur crétinisme est de prétendre qu’il n’y a rien de contemporain. Incapable de penser qu’il y a une contemporanéité aussi importante que celle de Faulkner ou de Mondrian en leur moment. Et cela n’a pas de sens de dire « qui » est le Faulkner ou le Mondrian actuel, puisque l’essentiel est de le côtoyer. D’exister ainsi dans ce côtoiement.
Mon livre est une opération de vie. Apollinien est donc pour moi le point de vue de la culture, de la mort, de la statue. Dionysien d’aimer ce qui est passé comme si c’était vivant afin d’aimer ce qui est vivant. D’aimer ce qui est passé comme on aime ce qui est vivant, c’est à dire comme un plaisir. Ainsi, si j’écris, au lieu de plat et de bas, « haut », c’est à cause de l’oreille interne. C’est comme on sait l’organe de l’équilibre ; la phrase est à mon avis toujours cassée au milieu comme les ponts à l’ancienne, et vient le petit « haut » dont je parlais à l’instant, qui est le mot « avec ».