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Ecrits de Natacha Michel

Renaissance de la philosophie. « Théorie du sujet ». Entretien avec Alain Badiou

Paris, Le Perroquet, numéro 6, Février 1986

(février 1986)

- NATACHA MICHEL : « Théorie du sujet » sort dans deux semaines. C’est à mon avis un ouvrage considérable. Il reprend la philosophie là où elle avait été laissée, c’est-à-dire dans les années 60. Il y a eu pour toi un silence philosophique de vingt ans. Pourquoi ? Est-il possible qu’il y ait une telle absence ? De quoi est-elle le signe ? D’où ma première question : qu’est-ce qu’être philosophe aujourd’hui ?

- ALAIN BADIOU : Je te poserai une question en retour, à toi qui est philosophe aussi. Pourquoi arrêtes-tu la philosophie aux années 60, et quel nom donnes-tu à cet arrêt ?

- NATACHA MICHEL : Je dirais tout simplement qu’il y a philosophie dans les années 60 parce qu’il y a lutte des idées - ce qui est autre chose qu’un débat d’ opinion. Il y a lutte entre l’idéalisme universitaire et quelque chose qui, avec l’appui du structuralisme, nourrit l’espoir d’une mathématique universelle limitée. A cette époque, la question épistémologique est fondamentale. La question du Vrai se pose sous la forme de celle des conditions de sa production.
Il y a alors trois sources de la philosophie.
La première, pour moi, est mondaine. C’est le sartrisme, qui, plus tard, sous les traits d’une phénoménologie plutôt venue de Merleau-Ponty, s’alliera aux philosophies du désir.
Il y a une source scolastique, l’épistémologie dont Canguilhem est le maître, lui pour qui l’Université était le lieu de pensée, de recherche et de connaissance.
Et puis il y avait le structuralisme avec ses trois branches, Levi-Strauss, Althusser et Lacan. Ce dont ils s’occupent sont des domaines du connaître. Ils ont une question commune sur le Vrai. Il y a philosophie à cette époque parce qu’il y a question de la vérité et de la pensée. Ensuite, le vrai se retire. Le langage traditionnel de la philosophie est aboli au profit du pur présent.
Apparaît un encyclopédisme négatif, qui est une coexistence du multiple, indifférente à tout fondement, et qui a des alibis politiques tantôt progressistes, tantôt réactionnaires. La dimension instituante d’une pensée est absente. De 76 à 80, on tombe dans l’essayisme, qui dégrade ce qui précède. Les livres mentionnés sous le nom de philosophie utilisent certes la batterie des concepts philosophiques, mais pour en faire une simple géographie des références.
Ce qui est frappant, c’est que la question de la liquidation des Maîtres, qui tourmente nos contemporains, n’a jamais abouti dans celle de la liquidation de la philosophie. C’est la preuve que ce qui se passait n’était pas dans son champ. C’est assez dire que ma question n’ est pas : « comment oses-tu être philosophe ? ». Mais : quel retour ou quel avènement de la philosophie indiques-tu ?

- ALAIN BADIOU : Comme pour tout ce qui fait avènement, je constitue son origine, c’est-à-dire ce qui fait qu’il ne s’ agit pas de la chimère d’un avènement absolu. Cette opération se donne, dans « Théorie du sujet », à travers la constitution de Lacan comme philosophe. Je dis « opération », car Lacan est ainsi désigné comme autre que lui-même, le « lui-même » qui existait justement dans les années 60, et qu’il déclarait être. N’a-t-il pas promu, plutôt, l’antiphilosophie ? Donc il s’agit à la fois de mettre fin à un silence de la philosophie, à sa réduction au silence, et d’indiquer le point où elle n’a pas cessé d’être. Et ce point est Lacan, constitué pour moi comme le Hegel d’aujourd’hui.
La deuxième chose que je voulais dire est qu’à grande échelle - deux siècles, nous faisons un bond -, la philosophie est morte trois fois. Il y a une triple mort de la philosophie, dans le temps, et dans le sens. Elle est morte une première fois avec Hegel, qui a le premier déclaré qu’on pouvait faire système intégral de toute l’histoire de la philosophie, et que ce système historique était la philosophie elle-même, à la fois déployée et arrêtée.
Ce qu’il faut bien voir, à propos de Marx, c’est qu’il est hégélien sur ce point précisément. Car la dernière thèse sur Feuerbach, qui dit qu’il ne faut plus interpréter le monde, mais le transformer, prend acte de ce que le champ des interprétations est clos, que Hegel achève le règne de l’interprétation. La philosophie est morte une deuxième fois avec Nietzsche, qui a désigné la maladie métaphysique.
Il a considéré en bloc ce qui va de Socrate à Hegel comme un symptôme, et non comme le processus de la vérité. Et elle est morte une troisième fois avec Heidegger, qui tient que l’histoire occidentale de la philosophie est celle de la perte de son origine, de l’oubli de la proximité de l’être. Et que donc la philosophie ne doit pas être poursuivie, mais déconstruite.

- NATACHA MICHEL : Heidegger ayant besoin de l’histoire pour cette dé-construction.

- ALAIN BADIOU : Absolument. Le structuralisme des années 60 est à mon avis tenu dans la troisième mort de la philosophie. Il est beaucoup plus heideggerien qu’il ne le croit. Soit dit au passage, Lacan est lucide sur ce point, le plus lucide évidemment. Le structuralisme est heideggerien - donc pris dans l’énoncé mortuaire de la philosophie - de deux façons.
D’abord, dans l’inspiration scientiste qui anime le structuralisme classique. Parce que ce scientisme accomplit la prophétie de Heidegger selon quoi rien n’échappe à l’empire de la technique, laquelle est l’accomplissement nihiliste de la métaphysique. A l’époque, tous les structuralistes parlent de la « mort de l’Homme », ils sont anti-humanistes, sous l’alibi de la positivité scientifique. Ce qui s’accomplit sous ce voile est l’opération du thème nihiliste. Ce profond nihilisme structuraliste est du reste aussitôt déchiffrable dans le corrélat littéraire du structuralisme : le Nouveau Roman, Robbe-Grillet, etc... C’est du reste une règle très française, que la littérature dise la vérité de la philosophie.
La deuxième forme sous laquelle le structuralisme est heideggerien relève de son ontologie, qui est une ontologie du manque.

- NATACHA MICHEL : Ce qui commande est absent.

- ALAIN BADIOU : Voilà. D’où le lien à l’idée heideggerienne du retrait de l’être, de son essentiel voilement

- NATACHA MICHEL : Mais n’est-ce pas là justement qu’on a pu voir un matérialisme structuraliste ?

- ALAIN BADIOU : C’est vrai, si on confronte le structuralisme au courant phénoménologique, à la philosophie de la conscience, à Husserl. Il apparaît aujourd’hui que Husserl est une entreprise décalée, à certains égards inessentielle. Valeureuse, mais inessentielle. La victoire matérialiste sur Husserl - et telle fut, dans les années 60, la victoire structuraliste - est elle-même une victoire inessentielle. Le structuralisme est matérialiste, mais il lui est plus essentiel d’être nihiliste.

- NATACHA MICHEL : Nihiliste, c’est l’absence du sujet ?

- ALAIN BADIOU : Et bien c’est toute la question. C’est ce que je soutiens. Mais tout le problème est de le dire d’une façon qui soit arrachée à ce que ce nihilisme combattait et dépassait. Il n’est pas possible de revenir à la philosophie de la conscience. A la fin de « Théorie du sujet », je dis que le vrai nihiliste, celui que j’appelle le nihiliste actif, est l’interlocuteur essentiel. Je t’accorde donc tout à fait que mon livre prend la philosophie là où le nihilisme structuraliste la laisse. Etre philosophe aujourd’hui, si cette possibilité se soutient, c’est être en état de dire qu’une théorie du sujet est praticable non pas en deçà, mais au delà, et par traversée dialectique, du structuralisme.
Tous les discours philosophiques, que tu as classés, s’organisent autour du contournement de cette question. Ils déversent le nihilisme, soit dans une anthropologie historienne, soit dans une philosophie de la Nature. Le second courant cherche aujourd’hui à l’emporter, avec Serres et sa cosmologie du bruit de fond. Mais l’un comme l’autre sont surplombés par le diagnostic heideggerien. La seule exception demeure Lacan, pour autant qu’il n’a jamais cédé sur le concept de sujet, sans jamais non plus se replier sur la phénoménologie. Il a tenu, grâce sans doute à la rigueur de sa pratique, une ligne de crête.
Il n’y a pas aujourd’hui de retour à la philosophie qui n’exige la reconnaissance de ce qu’on doit à Lacan de l’avoir maintenue, fût-ce aveuglément, puisque tel n’était pas son dessein ni son enjeu. De l’avoir maintenue, je veux dire, contre les effets derniers, post-structuralistes, du nihilisme.

- NATACHA MICHEL : Mais pourquoi avons-nous besoin d’un sujet. Manque-t-il ?

- ALAIN BADIOU : Puisqu’il procède du manque, il ne peut, lui, manquer. Il est véritablement ce qui manque le moins. Je voudrais te répondre de façon très simple et très naïve, même si la naïveté est un concept de Husserl. Je pense qu’on a besoin du sujet pour penser.

-  NATACHA MICHEL : Est-ce un sujet universel ? C’est un sujet abstrait, un cogito ?

- ALAIN BADIOU : Rien de tout cela. J’appelle « sujet » une opération particulière. Toute une part de la théorie qui le vise est consacrée à délimiter les règles de calcul de cette opération. Le sujet n’est pas ce pour quoi il y a connaissance, mais ce par l’opération de quoi il y a du connu. Je dirais aussi bien, du reste, ce par l’opération de quoi il y a du nouveau, bien que, de ce nouveau, le sujet ne soit ni la source, ni la cause.

- NATACHA MICHEL:Quand tu dis « opération », s’agit-il d’un calcul empiriste ?

- ALAIN BADIOU : Le sujet a lieu. L’empirisme traite des faits, là théorie du sujet accepte l’évènement. Ce n’est pas la même chose. Il y a une intelligibilité réglée de l’évènement-sujet, sans que pour autant il y en ait détermination. La théorie du sujet propose des concepts nouveaux quant à la vieille problématique de la structure et du hasard. Dans les années 60, c’était devenu un débat canonique que de s’interroger sur « structure et histoire ». Il y avait contre le structuralisme la permanence d’une objection historienne. La théorie du sujet est construite de telle sorte que ce qui était objection devient l’objet même.

- NATACHA MICHEL : Mais toi, quel sujet philosophique es-tu ? En un mot, à nouveau, qu’est-ce qu’être philosophe aujourd’hui ?

- ALAIN BADIOU : Existentiellement, un philosophe est un solitaire qui se propose d’avoir des disciples sans être un prophète.

- NATACHA MICHEL : Et qui espère des disciples qui ne seront pas prophétiques !

- ALAIN BADIOU : Théoriquement, c’est toujours instruire la délimitation entre ce qui relève de la pensée et ce qui n’en relève pas. Ma conviction est qu’aujourd’hui la pensée est rare. Mais aussi que, plus grave que cette rareté, il y a le non-discernement du rare, et même la présomption d’abondance.

-  NATACHA MICHEL : L’abondance fictive est faite pour cacher le rare.

- ALAIN BADIOU : Je demeure attaché à une vocation systématique de la pensée. Je pense que la philosophie propose des enchaînements conceptuels, et que la matrice d’intelligibilité qu’elle institue doit pouvoir être testée, expérimentée. D’où le style exemplifiant de la théorie du sujet. Contrairement à ce que soutient Michel Serres, la philosophie ne peut pas être un récit.

- NATACHA MICHEL : Platon le savait, qui les distingue.

- ALAIN BADIOU : Je revendique un principe de cohérence évaluable, qui, en même temps qu’il se produit lui-même, produit sa propre norme. C’est en ce sens que l’extension à la pensée de la critique du « totalitarisme » touche nécessairement à l’obscurantisme, dès lors qu’elle cherche à imposer l’idée qu’il n’est de cohérence que du Tout, et que donc la pensée systématique est forcément totalitaire. La théorie du sujet accorde une importance cruciale à la distinction entre le Tout et l’Un. La totalisation est explicitement critiquée, dans la ligne lacanienne de la doctrine de l’imaginaire, mais l’unité est fermement assurée comme condition de la pensée elle-même.

- NATACHA MICHEL : Nous parlerons de l’ordre des raisons dans « Théorie du sujet » au cours de notre second entretien. On voit dès à présent qu’elle porte toute entière sur la question de la structure et de la subjectivité.
C’est visiblement une oeuvre très sytématique, en ce qu’elle fonde ses concepts, exerce ses expérimentations, constitue ses logiques. Il y a un usage tout à fait particulier de ce dont ce système a besoin pour se formuler. Ainsi, il y a une mise en place de généalogies et d’exemplifications, et il y a avec cela un geste instituant. La généalogie consiste à montrer qu’il y a une dialectique inaperçue de Hegel, et qu’il y a des écrivains dialectiques, dont tu fais de Mallarmé l’emblème.
On trouve par ailleurs un réseau très serré d’exemples politiques, qui viennent occuper en force la place jadis attribuée à l’Histoire, en tant que tu penses que la politique est l’Histoire comme sujet. Tu délivres donc une doctrine sur le marxisme qui est fort éloignée de l’habitude, car le marxisme est pour toi l’émergence et l’institution de la politique.
Enfin je repère, dans la forme de progression systématique que tu instaures, et dans la perspective des exemplifications, un examen des tragédies grecques qui a, je crois, dans le domaine de l’éthique, une fonction équivalente à celle des exemples politiques.
Il y a donc à chaque fois, précédent des reprises logiques qui sont comme le dictionnaire des opérations, des « stanzas » entièrement philosophiques, qui sont à la fois des exemples, et une nouvelle modalité de l’intervention de l’expérience, qui n’exclut du reste pas le recours à la logique mathématique.
Ces exemplifications ne sont jamais de la philosophie appliquée, dans la mesure où elles restent internes à la progression du raisonnement. Ce sont comme des référents internes, à partir desquels la doctrine se déploie, et qui ont pour le lecteur un efficace extrême, qui est de donner un style particulier et un intérêt passionnant au livre. Je voudrais que tu me parles du style, de la langue philosophique utilisée.

- ALAIN BADIOU : Cette question de la langue philosophique est importante. Elle est aujourd’hui en débat. Trois exemples. D’abord, les querelles autour du style de Lacan. Ensuite, la tentative, chez Gluksmann, d’une écriture en labyrinthe. Enfin la volonté explicite de Michel Serres d’employer constamment une langue « naturelle », une langue de récit.
Ce que j’ai gardé de Descartes est la conviction que le texte philosophique est un texte qui avance, qu’il y a là une nécessité marchante. L’avant et l’après doivent être effectués clairement par la lecture. Cette conviction pose d’abord des problèmes d’architecture générale. Le livre doit délivrer un parcours. Dans « théorie du sujet », c’est un peu celui de la systématique stoïcienne : logique, physique, morale. Les concepts, le corps de la question, les règles d’évaluation pratique.
Mais il y a aussi des problèmes de langue. Je n’ai voulu ni une langue prise dans la compacité de son abstraction, comme celle de Kant ou de Hegel, c’est à dire d’admirables langues techniques a sens fort du terme, parce que par elles la totalité de la construction est à tout moment présente dans la production de son lexique ; ni non plus la langue française de l’essai.
J’appellerai ce que j’ai cherché à tenir : une langue d’élucidation. Donc une langue qui accepte la technicité, mais qui produit l’élucidation de cette technicité dans le temps même de son développement. Le côté vocatif du style, reflet éloigné de ce qu’au départ il y a eu une exposition orale, va dans ce sens. J’espère que c’est une langue, non pas claire, ma productrice de clarté. Et c’est, je l’espère aussi, une langue joyeuse, au contraire des langues moroses ou infectée de pathétique. Car le monde n’est pas pour moi une tragédie...

-  NATACHA MICHEL :... ni l’histoire un cauchemar endormi ...

- ALAIN BADIOU : ... et la langue, s elle est tendue, n’a pas de raison d’être grise ou enflée.

- NATACHA MICHEL : Tout philosophe entretient avec le poème une relation particulière. Il y a, même chez Descartes, le clair ombreux de la forêt. A ma grande satisfaction, tu n’es jamais en frac de brillant, ce qui brille ne t’attire pas. De même que tu pratiques la polémique comme un rapport à ce qui n’est plus, plutôt qu’à quelque chose qui est et qu’il faudrait pourfendre. Il y a, ceci dit, une lyrique particulière du style du livre. Serait-ce manière dont en français tu rends hommage à tes ancêtres allemands ?

- ALAIN BADIOU : Je ne suis pas sûr de pouvoir dire grand chose là-dessus. Peut-être est-ce comme le plaisir pour Aristote, ce qui vient par dessus le marché. Dans ce livre, et sans me déprendre de la marche des choses, il y a des temps d’émotion. Ils s’attachent, je crois, particulièrement, aux moments où je dois parler du destin de ma génération - ceux qui ont connu la guerre d’Algérie, et qui avaient entre vingt-cinq et trente-cinq ans en Mai 1968. Car en ces moments-là, si tenus qu’ils soient dans la trame déductive, je sais bien que je me prononce non pas seulement sur la philosophie, mais sur moi comme philosophe, assigné au moment singulier d’une époque singulière.