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Ecrits de Natacha Michel

Retards voulus. À propos de la cérémonie des adieux

Paris, Le Perroquet, numéro 12, 26 juin 1982

(26 juin 1982)

Évidemment, il ne faut pas parler des livres quand ils sortent, quand ils font évènement, mais plusieurs mois après quand ils font livre. Ainsi de celui de Simone de Beauvoir, paru en novembre 81, « la cérémonie des adieux ». « La cérémonie des adieux » faisait deux fois ce par quoi, pourtant, il aurait pu ne pas être ce livre mais cet évènement ; par la mort de Sartre dont il était le récit, par la tentative de discrédit en partage d’héritage qui s’en était suivie, à l’initiative du dernier disciple de Sartre, Beni Levy qui aurait voulu devenir son maître ou son prophète. « La cérémonie des adieux » démêlait sur le champ avec cela, mais l’instant passé en reste ce qu’il avait toujours été, un livre incomparable, que la disparition de celui auquel il était voué rend à l’éternité instable non de la mémoire, mais de la constance.
En cela ni plainte, ni appel, mais livre étrange et aigu qui ne répond aux temps mêlés que croise une mort, vie passée, vie future, que par une sorte de prouesse triviale, par la fidélité.

C’est de cela que le livre traite : de fidélité, pas de celle à l’homme, ni celle au prince, pas de la vassalité, ou « des yeux fermés sur... », une fidélité moderne faite de l’entremêlement des sorts, des parties liées et jouées jusqu’au bout. Car, par fidélité, ici plusieurs fois nommée jamais définie, on voudra bien entendre, non le contrat respecté, pas tout à fait un échange, bien sûr pas un entêtement obtus, une pulsion longue, mais une persévérance dans un être qui a été une existence, et plutôt qu’un « va jusqu’au bout », un jusqu’au bout qui va. En cela aussi, « la cérémonie des adieux » est un livre d’amour, oui, où ce qui avait été fidèle était cela et n’avait nulle raison de s’arrêter avec la mort ou de s’en réclamer. Qui, tout à la fois ne pouvait lui survivre et ne pas lui survivre. Puisqu’après la mort, il n’y a rien pas même cela. Livre logé là où ce qui est la fin d’une vie n’en est pas le sommet ou le passage, tenu en équilibre sur ce moment, tout entier contenu en lui et liquide. La constance et ses paradoxes sont insupportables à nos contemporains. C’est pour eux tour à tour une imbécillité, une incapacité au changement d’avis, lisez au retournement d’âme traitée façon veste, une persistance absurde sinon conservatrice, une ténacité désespérée qui nie le réel ou le soutient dans ce qu’il a de plus horrible. Entendez toute constance est soldat japonais rencogné sur son île du Pacifique et qui ne sait pas que la guerre est finie.
C’est sans doute la raison pour laquelle ce livre de Simone de Beauvoir (comme dans un tout autre domaine le dernier film de J.L. Godard) a été accueilli sinon combattu comme précisément ce qu’il ne fallait pas faire, avec un deuil d’ épaules haussées, une dignité de messieurs de la famille à l’égard de cette vieille dame indigne, et de nostalgie vis-à-vis de ses galipettes de jeune homme, du temps de Saint-Germain des Prés, ah qu’il était bon le temps où ils étaient jeunes disent nos jeunes vieux devant l’indécence de cette vieillesse jeune de ne pas se démettre.