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Ecrits de Natacha Michel

Le triple du plaisir

Conférence aux "Samedis du livre" du Collège international de philosophie. A propos du livre de Jean Claude Milner. 1999

(1999)

Une corne de licorne, des singes travestis, un tigre mécanique, un boa, sortis de quelque encyclopédie chinoise, tranchant sur le même et l’autre, ne sont pas objets de pensée pour Jean-Claude Milner.

Il ne constitue pas à la Foucault des épistémés. Bien plutôt, espistémé est singulier, et n’appartient qu’au monde antique. D’ailleurs les singes prennent la tuberculose, les cornes de licorne s’enduisent de poussière, le boa en captivité meurt. Pas de bric-à-brac funeste chez notre auteur, mais une oeuvre claire. Ces mots sont le titre d’un livre sur Lacan publié en 1995. Livre essentiel, à la croisée des chemins, moment où Milner quitte des compagnons de silence, établit ce qu’il nomme un matérialisme discursif, "qui rompt les liaisons visibles pour mettre à jour les liaisons réelles", matérialisme disposé en quelques propositions suffisantes et non pas totalisées. Oeuvre claire peut se prendre en deux sens : la clarté est le signe de toute pensée moderne, laquelle doit beaucoup au cogito sans qualités de Descartes. La clarté est le signe de cette pensée moderne, qui ira l’amble avec la précision et la littéralité, réquisits issus de la révolution erasmiènne, nés de la philologie. Oeuvre claire signifie alors oeuvre moderne qui articule la science moderne à la découverte philologique.

Mais oeuvre claire peut s’entendre en un sens plus étendu et marquer une avancée. A savoir, une oeuvre désormais positive qui bâtit non un système, mais dispose des propositions fructueuses. Si Milner l’a toujours fait, il ne l’a pas toujours fait. Si tout écrit de lui réserve des propositions fructueuses à ses lecteurs, ses écrits qui se partagent, mais ne se divisent pas, entre la théorie linguistique (parmi d’autres, amour de la langue, ordre et raisons de la langue ,lettre sur tous les sujets à propos de Saussure), qui se partagent mais ne se divisent pas entre la réflexion linguistique et la pensée moderne (des noms indistincts à constat), préféraient un mode de construction dévastatrice, où la conclusion, le moment de conclure était le moment de défaire. Pénéloppisme théorique qui va avec une doctrine de la dimension imaginaire de tout lien. Mais il y avait un goût non pas amer, mais hivernal puisque lucide (l’hiver lucide de Gide), où défaire et défaite se croisaient. Je ne dis pas défection. En tout cas, d’aucune façon, défaite de la pensée puisqu’elle est triomphante en cet auteur : "une" défaite, et je sais à qui ce "une" s’adresse. Comme si la défaite était à la fois le principe d’excès de la distinction (n’existe en pensée que ce qui est distinct) et un principe régulateur, une régulation catastrophique du défaire par la défaite. C’est qu’il s’agissait d’aller au bout. Vers une pensée positive dont la positivité n’était pas seulement celle de la science moderne. Vers une positivité qui résolvait le problème : le problème du réel, autrement que par la science moderne qui y pourvoit par la contingence, ou par Lacan qui y pourvoit par la notion d’horreur et d’impossible. Il s’agissait D’aller vers une positivité qui résolve le problème du réel par une philosophie. C’est le cas du Triple du plaisir. Au fond, le triple du plaisir rassemble et concentre ce qu’il faut bien appeler la philosophie de Jean-Claude Milner, ce matérialisme discursif qui a pour centre la question du réel et non celle de la vérité. Car, c’est la question du réel et non celle de la vérité, qui est la clef qui ouvre les portes ou en verrouille d’autres. Clef pour comprendre les proclamations anti philosophiques, concentrés dans un contre platonisme, dont on ne verrait que la forme vulgaire, si on ne comprenait pas qu’un premier Milner, celui des noms indistincts, voit lacaniennement, dans le réel, l’horreur, et dans qui que ce soit traitant du réel par la vérité, une attraction irrépressible pour l’horreur. C’est pourquoi les philosophes platoniciens sont sadiques, dit le premier Milner, faufilé dans le second, celui du triple du plaisir.

Car il y a un second Milner, celui d’une oeuvre claire et positive, dont tout le mouvement est de passer d’une identification du réel à une autre. Ou du moins de le saisir autrement que comme horreur. Et c’est de le saisir autrement que comme horreur qui est l’enjeu du matérialisme. C’est pourquoi ce n’est pas de la recherche de la vérité qu’on doit partir, mais d’un objet, d’une chose.

Ce matérialisme sur quoi je porte mon propos d’aujourd’hui, ce matérialisme atomiste et littéralisé, de ce que j’appelle le second Milner, convient toutefois parfaitement au premier. D’une certaine façon, et me privant de nombreuses richesses qu’il prodigue, je dirai le premier Milner traversé par la lutte contre l’imaginaire. Non pas que Milner veuille le dissoudre, c’est impossible, encore moins quand existe la possibilité d’une théorie des représentations (le Salaire de l’idéal en est le dernier témoin). Au contraire ce que veut Milner est de placer l’imaginaire, de lui donner une place, de lui donner sa place. En somme, de le distinguer. Mais l’originalité vient de ce que : Est principalement imaginaire toute forme du lien, de réunion, toute forme d’un, tout rapport. C’est le "il n’y a pas de rapport sexuel" qui deviendra dans le Triple : "il n’y a pas de plaisir sexuel". Est imaginaire la succession et même l’adjectif, "docile et général", écrit-il. A une autre place , ou de l’autre côté, du côté qui n’est ni Combray ni Guermantes, du côté du symbolique, c’est la distinction qui agit. Par la distinction, une positivité est possible. Cette positivité s’engouffre dans le savoir, la science moderne, ou science galiléenne, identifiée comme littéralisation de l’empirique, produisant un univers infini mathématisé (le mot est important et non mathématique, ce qu’est épistémé ancienne), univers mathématisé et précis.

Au fond, la science a un objet et pour objet ce qui existe empiriquement dans l’univers. Comme cet univers est sans qualités et désubstantialisé, l’empirique est contingent, ce qui autorise la rencontre. Le critère de la scientificité est le falsifiable. Ce qui est la même idée. Une chose peut être autre qu’elle n’est, c’est la contingence et la désubstantialisation. Une chose, une empiricité, n’est pas faite de qualités mais de lettres. Elle est écriture. Ecriture. Tandis que de la méditation linguistiques sur le signe, chez Saussure, vient la notion d’arbitraire comme mode de la relation : les deux faces du signe, son et pensée, sont l’un et l’autre comme deux dessins au recto et au verso d’une feuille de papier. La relation entre eux est bien relation, mais arbitraire.

Toutes ces notions : arbitraire, contingence, sont les marques du disjoint et du distinct. "C’est sur la disjonction, écrit Milner, que l’espoir repose." C’est pourquoi la science moderne ne raisonne pas en termes d’objet, lequel suppose une doctrine des qualités, mais en termes des lettres, elle est une ecriture. Le livre de l’univers est écrit en caractères mathématiques. "Parler de caractères, écrit Milner dans l’Oeuvre claire, c’est retrouver Démocrite." Il y a convenance entre la lettre et l’atome des atomistes. C’est cette convenance qui va permettre le Triple et ouvrir, par l’atomisme, à une doctrine du réel comme nature, et atome. Étant une lettre, l’atome sera un réel qui n’est pas la peste. Car, dans le premier Milner, il n’y a pas ce réel-là. Hors le symbolique, et hors l’imaginaire, il n’y a que le réel, et ce réel, alors, est l’indistinct et le dispersif. Parvenir au réel, dans le premier Milner, est donc pousser à fond le dénouage jusqu’au dispersif et ce que j’ai nommé l’horreur et qui se nomme l’impossible.

Dans le premier Milner, on ne touche pas au réel. On va jusqu’au point extrême du dénouage des liens. On ne s’aventure pas plus loin. Ceux qui s’aventurent et qui sont en même temps hors imaginaire, sont ou sadiens ou philosophes.

Si bien que l’anti-philosophie est toujours du premier Milner, sauf quand, interne à une philosophie, celle du Triple, elle est anti-platonnisme, c’est-à-dire opposition à une philosophie. Dans le second Milner, on doit plutôt parler d’anti platonisme et les nouages antiques sont au fond platonisants.

C’est parce qu’il peut être le carrefour de philosophies contraires que le plaisir est triple. On peut voir le plaisir selon trois brins : coït, amour, plaisir, brins qui peuvent flotter libres, chez les poètes et les tragiques, ou se nouer les uns aux autres, se former en noeud fatal. Mais que le plaisir soit nommé deux fois :

- comme brin du nouage, et dans un nouage

- ou seul, ce qui sera la doctrine essentielle du livre, dont nous parlons, indique qu’il y a des philosophies contraires au nombre de deux : le plaisir est nommé deux fois parce qu’il y a seulement deux philosophies opposées : celle des platoniciens et celle des matérialistes. C’est le sens du mot "triple", qui, seul, permet que le plaisir soit nommé deux fois. C’est par le matérialisme que le second Milner parle du réel. Le second Milner est celui qui touche au réel autrement que par l’horreur : par l’atomisme littéralisé et par la nature. Le triple du plaisir, le livre, est l’éploiement de la théorie positive au delà des seules positivités de la science pour autant qu’elles soient compossibles. L’atome littéralisé est le garant de cette compossibilité.

Mais s’il y a sience galiléenne, il y a donc coupure avec le monde, et l’épistémé, antiques. Cette coupure qui fait le dernière partie du triple du plaisir, le livre, il ne faut pas l’entendre comme historique : "coupure majeure" est le pointage d’un impossible littéral", écrit Milner dans l’Oeuvre claire : "impossible qu’un système de lettres en soit un autre", dit-il dans le chapitre 2 de l’Oeuvre claire. La coupure est une lutte contre les synonymies et non un partage historique, parce que ce qu’elle entraîne est la compossibilités des discours. Dans l’univers moderne, les discours sont compossibles : le discours de la science et celui de Marx sont compatibles.

Cela ne veut pas dire que le marxisme est une science, mais que science et marchandise vont ensemble, ratification de l’hypothèse d’Althusser, qui dit : "l’univers de la science est coextensif au marché mondial". Mais La coupure est aussi ce pourquoi il y a axiomatique, pour l’univers moderne. On peut axiomatiser ce qu’il y a de compossible dans des discours compossibles. C’est pourquoi aussi pourquoi, dans cet univers, il n’y aura pas plaisir, mais la sexualité de Foucault, et que la sexualité sera alignée sur la marchandise. L’axiomatique de la marchandise et de la sexualité est la même. Pour que cela soit bien visible, il faut la transaction, constitutive de notre société.

La transaction est une catégorie particulièrement développée dans L’archéologie d’un échec. Elle est ce qui s’arrange avec l’impossible, et de l’impossible, et constitue la plaie que Milner nomme le progressisme, transaction avec l’Etat et les gouvernements, particulièrement socialistes, quoique, comme dit le démon exorcisé par le Christ, "mon nom est légion."

Telle est la manière de Milner. Tout à la fois, en apparence et en réalité, on part de définitions, elles constituent le premier chapitre du Triple. Puis on installe la coupure (entre monde antique et univers moderne). Puis on passe à une axiomatique moderne. Puis aux formes de la transaction. Le triple du plaisir part donc de définitions, du plaisir et des causes, du corps où se lisent ce que Milner nomme eppel et qui sont à la fois des atomes et des lettres, où Epicure et écriture se rencontrent. Et le Triple nous porte par un réseau arborescent de conséquences, jusqu’au monde, jusqu’à Marx, jusqu’à l’univers. On part d’un point, on déduit l’univers, méthode découvrante, que permet la doctrine de la contingence, méthode découvrante, qui à le fois dépasse la méthode, au sens strict, et qui est conduite par elle

Il faut donc remarquer ceci. A la clarté, au sens premier, (précision, démonstration, rigueur), s’est ajoutée la clarté au sens deux, d’une théorie positive. Résultat de la manière de Milner, puisque j’appelle la méthode découvrante, dont je viens de parler : manière. Cette manière, où sont absents les rites maladifs de la pensée, disposant comme les enfants leur assiette d’une certaine façon à table, n’enjambant que certaines rainures du trottoir, mais méthode, tout ensemble, d’exposition et d’invention, partant d’un point et gagnant l’univers, part ici d’une philosophie de la nature - il n’y a rien autre chose qu’elle -, et de cette nature, épicurienne, faite de conjonction et de disjonction, qui ne se forme ni en tout ni en un. Cette façon de tirer d’un rien non pas le tout mais une somme, me fait penser à quelque chose : à la madeleine de Proust, aux pavés inégaux de la fin de la Recherche, d’où vient la prétendue réminiscence, d’où vient la réelle construction d’un monde. Construction d’un monde, à partir d’une madeleine trempée par hasard dans une tasse de thé. Voilà la manière de Jean Claude Milner, partir du hasard, qu’il renvoie dans les Noms indistincts à Mallarmé : "le hasard demeure aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité"(crise de vers),et, échafaudage où s’efface le monument, construire un univers. A partir du hasard et en en suivant les rameaux, jusqu’à l’arbre. D’une certaine façon, le plaisir (du triple) est ce hasard.

Car, le mode de création conceptuelle de Milner est homogène à ses thèses.. On ne peut construire qu’à partir d’une contingence, ce qui indique bien qu’il s’agit d’un objet et d’un objet réel, appartenant à un monde désubstantialisé et privé d’âme ! pour tout supplément. Ce n’est qu’à partir du hasard, du contingent, qu’on peut tirer des conséquences valides. Le contingent, seul, permet d’aller au bout, jusqu’à un bout, qui n’est pas terme final, mais qui prévient contre le défaire, et l’éternel retour de la défaite.

II

Sans aller jusqu’au scandale d’une chambre de meurtre, la théorie positive devient possible dès que le réel peut s’envisager autrement que par l’horreur. Cela est possible quand les noeuds deviennent non pas ficelles, mais "taciturnes", ainsi qu’il est décrit de Lacan, maniant les noeuds boroméens à la fin de l’Oeuvre claire, quand les noeuds borroméens prononcent que "la nature a horreur du noeud", faisant que lettre mathématique et nature sont incompatibles. Alors, entre en scène la notion de matière. Alors, il n’y a pas d’autre sens au terme de plaisir. Il est la seul notion qui ne se comprenne qu’à partir de la matière, la notion où se résume que n’existe que la matière :" il n’y a pas de plaisir que matériel", écrit Milner. C’est pourquoi il lui faut le corps et le corps comme ce dans quoi l’effet de plaisir s’écrive en un alphabet.

Mais aussi il faut les corps comme chose et comme cause. La relation de cause à effet est une relation naturelle. La théorie des corps et la théorie du plaisir sont une théorie de la Nature, cette fois au sens épicurien ou lucrécien, une théorie atomisme, chère aux sectateurs du matérialisme antique.

Pourquoi la nature, au sens épicurien, est-elle favorable à une pensée de la contingence et une pensée de la distinction ? Parce que la nature ne fait que combiner et disjoindre, parce qu’elle est production du divers, autre nom de la contingence, non assimilée en un tout. Parce qu’elle permet de nommer "chose" ce qui appartient à la nature et de dire, en ce sens, qu’existe une nature des choses. Et surtout, parce que la nature exige la causalité. Il y a causalité en raison de ce que n’existe que conjonction et disjonction. Sera causalité toute coordination ou toute distinction entre des choses. Toute chose est donc une cause. Les corps( y compris le langage qui est matériel) sont des choses puisqu’ils sont naturels et parce qu’ils provoquent des effets. Le corps peut être cause d’un plaisir pour un autre corps. Le plaisir est un effet. Existe une rencontre entre deux corps. "la rencontre de plaisir entre deux corps est le plaisir fondamental", écrit Milner.

Les définitions qui forment la première partie du triple disent cela. Ainsi est posé le matérialisme antique de Milner : il n’existe rien que des combinaisons et des disjonctions naturelles.

La disjonction qui fonctionnait antérieurement uniquement dans le symbolique, qui l’identifiait, qui va l’identifier encore - et qui portait à définir le réel comme l’indistinct - est admise à la table de la nature. Du coup, et je me hasarde peut-être, la disjonction pénètre dans la nature, et dans le réel. Le disjonctif n’est plus seulement la marque du symbolique, mais sera symbolique tout ce qui est disjonctif : il s’agit alors du réel. Car seul la nature existe.

Le lien est dissous par la cause et non dans la cause. Car la cause n’est pas réunion, identité, mais par définition produisant un effet, suscitation de coprésence, qui maintient la distinction et les êtres distincts. C’est pourquoi l’indistinction reviendra désormais à la dévoration, apeiron des plaisirs, et coït. Autant la doctrine du lien relevait à l’imaginaire, autant la doctrine des causes et du corps comme cause ressortit à la philosophie de la nature. L’atomisme se transforme en théorie des eppels et les effets peuvent se lire lettres par lettres. Le plaisir est littéralisé : la théorie matérialiste permet une littéralisation du plaisir. Quant au monde, qui a une nature, il est le lieu où sont coprésents et distincts, les causes et les effets. Ainsi, selon la manière milnérienne le monde, avec la beauté, la cité, est induit d’une parcelle, ici nommé plaisir.

Mais il y a un mais. Ce monde antique est celui des qualités, que l’univers moderne contraint à disparaître. Est-ce alors que la beauté disparaît ? Non.

La beauté est menacée - et le poète, et Homère, et la langue, pour autant que la beauté y réside par ce qu’elle dit et non par ce dont elle parle -, dès qu’il n’y a plus un seul monde. Puisque dire qu’il y a du plaisir, c’est dire qu’il y a une nature, et un seul monde. Car pour ces grecs-là il n’y a pas nature et culture, mais un seul monde dont la loi est la nature. Si bien que la beauté ne sera plus plaisir si on ajoute un autre monde au monde. Première attaque contre Platon : il est celui par qui Homère choit. Autre déduction de la chasse aux poètes dont la réintroduction dans la cité philosophique, on le sait, donne Heidegger. Parce que, dès lors, Platon entré dans le ring, la question devient, et c’est une question éminemment philosophique : existe-t-il une pensée du même qui ne soit pas, simultanément, une pensée de la partition, de la dualité des mondes, de la maîtrise d’un monde sur l’autre ? Existe-t-il une pensée du même qui ne fasse pas de la matière l’autre, mais qui pense tout à l’intérieur de la matière elle-même ? Y a -t-il une pensée où le même ne soit pas affirmé par l’âme et l’idée, seuls mêmités désormais au sein du "dissemblable matériel" ? Existe-t-il une pensée où le plaisir ne soit pas l’ascèse par laquelle l’âme jouit d’elle-même, en tant que l’âme est ce qui dessinerait, dans un être, la seule part qui soit semblable à soi ? Et d’autre part existe-t-il, danger asymétrique, un plaisir qui ne tombe pas dans la dévoration, forme de l’indistinction, outrance fatale de l’incorporation, elle, forme naturelle des rapports des corps entre eux.

Cette pensée est celle de la philia. Avec elle est possible ce plaisir non chronique, non pareil à Chronos dévorant ses enfants. Est possible la beauté, dépendante des corps et des choses, qui est celle des poètes. Car la philia, accueil de l’étranger, hospitalité, par conséquent institution- et non pas sentiment-, suppose une pensée du même, la seule pensée du même qui n’a pas besoin de la division en mondes inférieurs et supérieurs, tel que le Platon traditionnel les dessine. La philia ne connaît pas l’opposition nature culture que nous connaissons, pour elle phusis et polis ne sont pas opposés et la philia peut demeurer dans le monde un, où existe non un recouvrement, mais une analogie entre phusis et polis. C’est l’analogie et non l’opposition nature /culture qui lui offre une commune mesure avec la nature La philia, en tant qu’institution est le règne du symbolique : mais surtout règne du symbolique parce qu’elle ne connaît que la rencontre. Et la rencontre est ce qui, peut accueillir au sein du même des êtres distincts. Plus encore, la rencontre est le mode par lequel le distinct non seulement ne se confond pas, mais ne se hiérarchise pas. Elle ne noue pas plus qu’elle ne subsume. D’où ceci : c’est la rencontre que résume le mot "philein", autre conception de la philosophie plutôt que de l’amour. La philia est donc une pensée du même sans transcendance, sans au delà, sans autre monde, puisqu’elle n’en postule qu’un seul, où la rencontre est clinamen.

Si bien que, dans la philia, beauté et plaisir ne se divisent pas. Le beau n’est pas idéal. Au contraire, la beauté est ce par quoi le monde sans autre monde, se maintient et se perpétue. La philia est pensée du même, moins une pensée logique du même, obtenu par abstraction qu’une pensée de la puissance symbolique du même. Dans cette disposition le plaisir est ce qui s’ordonne au même. Plus encore, le plaisir est la marque du même entre éléments distincts. C’est le plaisir qui signifie le même. Dans le monde du même, il y a mise en chaîne, et non le placement dans une hiérarchie, de la beauté, du plaisir, de la rencontre( le philon), de la cité, et de la phusis.

Mais, si la phila, ou pensée de la rencontre, montre qu’une pensée du même(où corps et âme, éléments distincts, tout en le demeurant coexistent) est possible, encore faut-il que le même puisse se dire matériellement, afin que doctrine de la nature et doctrine du même se conviennent : c’est l’axiome atomiste. "Le même, dit matériellement, est l’atome. L’alphabet de la matière. Et, formule Jean Claude Milner, il n’y a qu’une manière de dire matériellement quelque chose, c’est de l’écrire. L’axiome atomiste revient donc à énoncer qu’il y a dans la matière de quoi épeler le texte du même. D’ailleurs l’atome comme la lettre est insécable que l’atome.

Toute autre position, dès lors, sera nommée par Milner philosophie ou nouages, dont le mode est la fusion. Et c’est qu’il y ait triple qui permet la fusion. Car il y a le triple du plaisir : le coït, l’amour indifférent au plaisir et le plaisir. Ce triple, notion problématique (le triple est un trilemme) est un "au delà du principe de plaisir". Qu’il y ait triple du plaisir met en danger la rencontre, et le distinct, et permet la fusion. Autrement dit, la dévoration noble du "Un" philosophique et platonicien, la fusion cannibale du coït inlittéralisable.

Au stratagème platonicien de l’union parfaite dans l’idée, il fait préférer la stratégie de Lucrèce. Stratégie signifie art du lointain, douceur de la séparation. Car seul l’éloignement, ce clinamen qui permet l’agrégat humain, permet cette caresse profonde où la main ne reste pas prisonnière de la crinière, caresse dont le nom devrait être amitié.