Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Morts encore affairés par tant de souvenirs. Sur La Tragédie optimiste de Vsevolod Vichnevsky

Du théâtre, La Revue, Arles, Actes sud , été 1998

(28 octobre 2010)

Les grandes pièces, au rebours de ce qu’on imagine, traitent à égalité tous les personnages. on pourrait penser que c’est l‘ambiguïté des individus présentés, leur duplicité ou le pirandellisme vulgaire (chacun n’est pas ce qu’on croyait)| qui soulèvent notre intérêt et font le suspend. En vérité, c’est le contraire : quand chaque personnage est égal à l’autre, a une conscience égale de ce qui se passe, même si son point de vue diffère, on est face à une grande œuvre et devant unetragédie. une tragédien c’est l’égalité des consciences en face d’une situation ; une comédie, c’est l’inégalité des consciences devant une situation : raison pourquoi on rit.

La Tragédie optimiste, chef-d’œuvre de Vichnevsky, est bien une tragédie, c’en est même la quintessence, en ceci que la situation y est la guerre civile après la révolution de l9l7, les protagonistes, un régiment de marins anarchistes, une commissaire politique bolchevik qui échoit au régiment tour d’un coup ; un officier et un quartier-maître tsaristes demeurés là, et, plus tard, au moment de la défaite et de la mort des officiers du régiment blanc, résolus à l’extermination contre-bolchevik, de Koltchak. Chacun des protagonistes a une pensée constituée : anarchiste pour les marins, rebelle, vagabonde, jusqu’au-boutiste ; communiste pour la commissaire, c’est-à-dire hors idéal, qui ne demande aux hommes que ce qu’ils peuvent - ce qui est le contraire de la résignation, mais un regard méconnu sur les choses ; pensée nationaliste pour les officiers maristes, restés-au poste, qui n’ont pas fui le régime, ralliés par la force des choses plutôt que par celles des hommes. Tous savent ce qu’ils veulent tous savent ce qu’ils pensent aucun n’est plus ignorant ou plus faible que l’autre : l’action n’est pas de gagner, pour un plus habile ou un plus ardent, un plus tenace ou un plus roué. Ce n’est pas le vice des hommes ou de la femme, l’héroïne, la commissaire, qui sert de rouage à l’action. Chacun sait pourquoi il est là. L’emporter sur autrui, usurper le pouvoir comme dans Shakespeare, n’est pas ou plus l’enjeu. C’est pourquoi la pièce est une tragédie moderne, où l’implacable n’est plus le destin, mais l’action libre des hommes. C’est pourquoi aussi que ce soit la révolution dont il s’agisse, et de la révolution russe, est le ressort proprement moderne de la tragédie. C’est pourquoi aussi la mise en scène de Bernard Sobel lui rend justice. Car, soudain, il est traité de la révolution russe autrement que comme empoignade ignoble, course des erreurs et des tromperies, mascarade dominée par la duplicité des communistes et la passivité des masses (des gens) à leur endroit, ce qui n’est pas la tragédie mais la combine. Bernard Sobel a joué la tragédie et non une défense obsolète du régime communiste. Il a joué non l’épopée car la pièce en est une si tout est fondé sur la commissaire, sa puissance, sa splendeur vitale, la façon dont elle témoigne du processus héroïque par son intrication aux actes dont elle nous fait suivre la grandiose progression. Bernard Sobel n’a pas même joué le souvenir dont la faible plainte gravirait jusqu’à nous la pente du temps pour toucher notre oreille, mais l’attitude devant la mort infligée par l’ennemi, l’armée blanche : toutes les morts, celle redoutée avec terreur et lâcheté humaines, de l’officier tsariste ; celle indifférente des anarchistes, la mort de l’idée de révolution, et la mort impossible de ces personnages que la tragédie efface et fait survivre à la fois. Ne sont-ce pas toutes ces mors qui nous guettent à l’orée de notre regard ?

En raison de la tragédie, en raison de la nécessité tragique, la tonne de clichés récents doit être délaissée, et il faut élaborer une vision de la révolution qui remise qu’elle fut instrumentation, qui avoue qu’elle fut situation, qui abjure qu’elle fut ignominie imposée, et qui est contrainte de poser qu’elle fut mouvement des êtres et des pensées, action des vivants et des consciences. Car si on raisonne ainsi, ce qui est le penchant actuel, si on voit dans la révolution une simple erreur, la férocité aveugle, ou la folie des hommes, on quitte la tragédie moderne, on recule vers l’antique et on fait une mise en scène néoclassique, un Œdipe Belle Hélène, une Phèdre à la manière d’Offenbach avec clin d’œil second Empire. Monter la révolution russe aujourd’hui, dans la forme que lui donne Vichnevsky, c’est Poser la question de la tragédie moderne où personne ne manipule Personne’ où la vertu n’est point ce qui conduit au crime, mais pour la question est celle désormais de la mort et de la vie et du sens qu’il faut leur donner. Au lieu de la manipulation : la conscience dont aucune n’est moindre ; au lieu de l’horreur et de l’insanité : la situation et l’égalité des consciences devant la condition de tous les protagonistes ; au lieu du crime, le sens de la vie et celui de la mort.

La pièce que l’on a vue peut alors se raconter de différentes façons : l’histoire d’un régiment décimé ; celle des débats entre anarchistes et communistes, l’histoire de ce que sont les hommes en lutte et en guerre.

Toutes conduisent à la même porte : une femme, une merveilleuse femme, une femme complète qui, dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent et Jean Jourdheuil, qui montèrent la pièce en 1970, avait la puissance sensuelle de l’héroïne de Kanal, de Wajda, qui ici a la réserve un peu terne des institutrices du temps - cette réserve est le parti pris de Bemard Sobel, choral, d’un héroïsme sans héros -, tombe dans un régiment de marins anarchistes qu’elle doit conduire au front contre les blancs (on est en pleine guerre civile blancs rouges où historiquement il est rappelé combien les blancs furent impitoyables). Elle doit vaincre le patriotisme Pro domo des marins anarchistes, leur nihilisme, les arracher à l’ascendant de leur meneur’ au goût pour la mort, à leur mépris de la vie, elle doit rallier les anciens tsaristes à l’alliance communiste, les convaincre de faire don de leur expérience militaire en échange du maintien de leur orgueil d’officier ", elle doit faire tout cela dans l‘opposition des politiques, des convictions, et soudain on comprend que, dans le processus révolutionnaire, chacun avait une position, une politique, que l’optimisme de la tragédie est que nul n’est innocent et que nul n’est coupable, mais que chacun défend ardemment une conception et que c’est le choc de ces conceptions qui est le mouvement énorme qu’on suit avec Passion. « Nous portons en nous notre défaite », l’homme est mauvais, pense l’anarchiste Alexeï - qui a voté pour la liste 5 (la liste bolchevik) mais refuse l’autoproclamation du bonheur sur terre, et persuadera la commissaire de faire l’amour avec lui dans le moment ultime. « Il faut faire avec ce qu’on a et non ce qu’on rêve », dit la commissaire. « Vive le soleil et la lumière, vive la vie digne de mes forces. » « Nous posons nos conditions, dit-elle encore au nom du parti bolchevik, on les accepte ou pas. » Car « bolchevik » signifie ici non le terrorisme ou le totalitarisme, mais une politique différente parmi toutes celles présentes dans la révolution, une position en alliance et en opposition avec d’autres, celle « sous condition », c’est-à-dire qu’il faut inventer, qui n’est donnée ni dans l’expérience spontanée des gens, ni dans un mouvement mécanique et forcé de I’Histoire, mais a son siège dans une conscience révolutionnaire sous condition de votre position ", dit la commissaire. Et par elle, au travers d’elle, c’est le processus révolutionnaire qu’on suit dans sa propre implacabilité, son coup de dés. Actions immenses er prosaïques des hommes et des femmes. Cette femme, sans lumière dans la mise en scène de Bernard Sobel, c’est elle, quand elle va mourir avec son régiment (ce qu’il en reste), qui va endurer la torture, dit : « Y a-t-il une mort pour nous ? » Y a-t-il une mort pour les révolutionnaires ? A-t-elle le même sens que pour ceux qui gémissent hors action ? Y a-t-il une mort pour nous ? » C’est tout le tour de la mise en scène de Bernard Sobel. Car c’est la question qu’il pose à l’ouverture, dans une première scène dont le décor est aujourd’hui, c’est-à-dire dans un Wall Street universel et pourtant encore des années 30, où, sous un linceul de cendres, le détachement des marins de la Baltique est couché. Et quand le voile qui les recouvre glisse, qu’ils se relèvent plein de la poussière du temps, intacts, c’est-à-dire dans l’attitude que les affiches ou les tableaux constructivistes nous ont montrée, les armes dressées, carrefour de poitrails constellés, on sait que ce n’est pas l’histoire qu’on nous montre ni même le passé. Ce qu’on nous montre est le geste héroïque de notre temps, de notre siècle, où soudain agir dans son temps épargnait la crainte de la mort, où soudain agir sur son temps était le seul sens à être de son temps, où seule la révolution, religion sans tabernacle, ôtait son pouvoir à la mort’ Toute la mise en scène de Bernard Sobel, qu’on peut croire défensive, mais qui est rigoureuse et active, nous chuchote cela : il y eut un temps où, hors la religion, on crut à la vie éternelle.