Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Notre mère à tous, la Russie ?

in Du Théâtre, La Revue, Arles, Actes Sud (édition à compléter)

" L’artiste est le vrai riche, il roule en automobile. Le public suit en omnibus. Comment s’étonnerait-on qu’il suive à distance " écrivait Cocteau, inspiré par une saison russe, celle de 1912. Nous, qui en sommes beaucoup plus tard, dans une nouvelle saison, pouvons modifier cet apophtegme. Le public est le vrai riche s’il roule dans l’automobile de la critique et que celle-ci réduise les distances. Cocteau signait alors son Coq et son Arlequin. Dans toute affaire russe, sans doute les retrouve-t-on toujours. Les coqs à coup sûr s’ils annoncent un lever du jour. Car à propos de l’arrivée en France, à Paris, à Bobigny de la troupe-école de Lev Dodine (Claustrophobia, Gaudeamus) des représentations lors du terrible automne 93 au Rond-Point de Lioubimov et de l’avenir (encore Dodine et entre autres « Tchekov acte III » à Nanterre en mars), la critique excelle : voyez le n° spécial du journal Libération, d’ailleurs distribué à Bobigny, les articles de Nicole Zand dans le Monde, ceux du Nouvel Observateur (Odile Quirot) d’Info matin, de la Croix l’événement etc. Des pages qui résument vers nous de nouveaux sites et des paradis, sans prétention à les contenir, mais pleins du désir de montrer.

Quelle Pentecôte est descendue sur la critique ? Pourquoi et comment abandonne-t-elle le ton condescendant, raconteur, ou égaré, revendicatif, normand et la plate unanimité consensuelle ? Chacun de ces textes est passionnant et le rideau des chroniques ne s’est pas levé sur un os, annonçant une lecture pour chiens. La critique a été un instant très riche, qu’on s’en souvienne aux jours de disette. Raison de ce miracle ? Et bien, c’est qu’abandonnant le style de l’opinion (Machine est formidable, Machin moins bon), ou le système des dominos-en-miroir (chaque critique tombe sur l’autre et lui ressemble), mais avec curiosité et une attention sans patine, elle a enquêté, est allée en Russie, ou auprès, vers des sources, a largement fait état des propos des metteurs en scène, des professeurs de théâtre (pour une fois ce n’est pas elle qui parle mais ceux dont elle parle), construit un paysage et fait largement entrer ce qu’elle ne laisse jamais passer : l’autre. Au fond, la critique a été voir ailleurs qu’elle n’y était pas. Après tout, elle a seulement fait des dossiers, me direz-vous, de la science compacte et ennuyeuse, compilé des informations. Pas du tout embêtant : instructif et extraordinaire, nullement de l’espèce des dossiers qui ne sont préparés que pour qu’on les remâche, alors que ceux-ci sont faits pour qu’on cherche. On y apprend ce qu’on ne savait pas et un monde : celui du théâtre russe avec le très jeune Popovski et l’existence de Piotr Fomenko et celle de Vassiliev (qu’on savait déjà) et celle du Gitis, l’école de Moscou et celle de la Maison de Dodine à ex-Léningrad, et la façon éthique de faire du théâtre, et l’art de l’acteur et la longueur des répétitions (plusieurs années) et l’intérêt des metteurs en scène français et des acteurs de même pour des stages là-bas, et les fins propos d’Anatoli Smelianski, nous avertissant que les lendemains de l’après-socialisme ne chantent guère, que les théâtres doivent s’adjoindre des bureaux de change et des night club : mille choses qu’il vous suffit de lire. Grâce à la Russie, la critique a vraiment avalé une locomotive et nous a rendu une pipe particulièrement odorante. Mais, me direz-vous encore, c’est parce que l’instant critique n’a pas été pas franco-français qu’en émane tant de vive fraîcheur. Aller sur place ou au cœur des choses peut aussi se faire chez soi.
Est-ce alors la Russie, notre mère à tous, qui étrangement nous préoccupe tant (il y avait de quoi avec la Révolution de 1917 qui a changé 12 jours du monde et ce qui en suivit), et qui, fée, ou sorcière, se penchant sur nos débuts et nos fins du siècle, suscite intuition et obéissance aux grands rythmes.
Pas toujours. Voyez ce qu’est dit des Estivants, œuvre de Maxime Gorki monté en ouverture de la demi-saison russe à l’Odéon par le variable Luis Pasqual. Le problème était pourtant simple : comment monter une pièce à contenu révolutionnaire (qui au final appelle à rallier le bolchévisme) quand nul appel aujourd’hui et que, quoiqu’on fasse, l’œuvre est une date de l’esprit et plus de l’histoire ?
Réintégrant son orphéon à rengaines, la critique redevient ce qu’elle ne devrait être. Sans doute est-ce que la Russie dont parle Gorki, mais pas Pasqual, est celle de la révolution. Là, c’est une chose curieuse. En dépit de Pasqual qui fait des Estivants une pièce de musée, située pour sa première partie plutôt en Angleterre, celle de Henry James (avec habileté) et hissée (avec difficulté) pour sa dernière séquence (où au cours d’un dîner la révolutionnaire Maria Lvona se déclare) jusque notre Europe déchirée par la guerre yougoslave, qui n’en peut mais, dans une duplice, hypocrite, désespérée, tentative d’actualisation déplacée (en tous cas thé anglais ou atrocités européennes : hors Russie) ; en dépit de tout cela, fonçant dans le drapeau rouge agités par les seuls fantômes, la critique va se séparer en deux comme au meilleur de la guerre froide. Pour vouer Gorki aux gémonies, ou le projeter dans le panthéon des écrivains immortels.
Le baron de Crac, partant pour une fois en bateau et non dans les airs, y va du "charabia-volga", incrimine la phraséologie de l’auteur comme si des paysans armés de fourche étaient à sa porte, l’Express maudit les intellos (qui sont pourtant bien assaisonnés dans le texte) tandis que se croyant en 1905, Révolution par exemple chante "la superbe mise en cause de la société". Au fond, à les lire, c’est Gorki en personne qui est sur la scène et qu’on attend à la porte, pour, ainsi de l’acteur de Diderot lequel raconte une semblable anecdote, le châtier d’avoir incarné le méchant sur les planches. Et, critique des dominos en miroir, Télérama ou le Quotidien se jetant dans celui tendu par les articles précédant, se rangent docilement dans un camp ou dans un autre (mise en cause de notre passivité versus Bosnie, portrait de notre époque). Coincés entre l’obligatoire haine de la révolution et l’adoration de notre image, la critique maudit Gorki ou salue une adventice dénonciation de notre temps, qu’elle a lu dans le programme. Seuls, nous apprennent quelque chose, Mathide de la Bardonnie dans Libération, qui, ne cherchant dans le théâtre que le théâtre, voit dans celui de Gorki l’ombre d’Ibsen et dans la mise en scène, celle, absente de Peter Stein ; et le Point qui pense au " Goldoni des rustres et à son féminisme éclairé ". Enfin la critique coulante de l’Humanité à Madame Figaro, se faufile entre les gouttes du débat par l’énumération et la description des décors, le nombre impressionnant des comédiens, leur vraie qualité (" On ne peut les citer tous ", disent-ils), en vantant l’agitation de la mise en scène, la poudre au yeux d’un théâtre bourgeois qui ronfle en machine bien huilée avec des couacs. Curieux Estivants, montés sans passion, dans une agréable perfection académique, et qui les déchaîne. C’est qu’il s’agit de la Russie.

Mais la critique de Claustrophobia et de Gaudeamus (toutes deux Dodine et son école) après une telle entrée en matière une telle connaissance de ce qui se passe en Russie, et venant de ceux pour qui le mythe est enfin dissous, scrutant ce théâtre de l’après-socialisme, elle doit être fascinante ? Non. Dissolvant les mythes pour en refaire. Cela exige quelques remarques. Ce qu’il a de fascinant est que cette perle de l’après-socialisme, ces œuvres de Dodine, ont bien tous les aspects que l’on nous a annoncé : une fraîcheur, une précision de toute la troupe, qu’on n’avait plus vue depuis Streilher. Mais curieusement l’après-soviétisme chez ces Dodine, et on le sait, pièces d’attente, exercices d’école pour son école longuement improvisés, longuement minutés, mis au point avec un éblouissant entrain, c’est le retour peut-être charmant mais très net, au folklore naturaliste fin-de-siècle (le 19e) français avec ses apaches, ses Jésus La caille, ses putes au grand cœur et ses mauvais garçons, ses marchandes d’allumettes et ses porteuses de pain ; et à une invention de sketches, d’instants, qui rappellent le meilleur du début du Magic Circus, ou les adorables Branquignols. Pleins de charme dû à la jeunesse, à la perfection, à ces acteurs chanteurs, musiciens, danseurs, au réglage et à la poésie inventrice de Dodine. Entre la révolution mise au musée et vidée de sa force, et l’après-socialisme joueur et faiseur de bulles, on s’explique. Alors, la critique médusée doit sur-interpréter ce amusement charmant, y voir des profondeurs qu’elle refuse à Gorki. Il faut que l’avènement de la liberté délivre un message alors qu’elle nous chante un air de Fréhel, ou dans Gaudeamus les gaietés de l’escadron et des comiques troupiers. Elle appelle donc "porte de la liberté" (NO) cette valse dans une porte-tambour, aperçoit "les misères longtemps cachées du peuple soviétique" sous les alertes nuisettes des actrices (le Figaro), "les macabres tableaux de la vie kolkhozienne" (Télérama) dans les délicieux et voltigeurs numéros de potaches (très éduqués cependant) et "une rage à la Artaud" (toujours Télérama) ou une fois et plus justement parle de "lumpen gala" (l’Evénement du Jeudi). C’est la maîtrise, l’art du théâtre qu’il faut admirer, la critique documentaire l’a fait. Et de ce charmant populisme renaissant, en cendres, du communisme, qu’il faut s’étonner. Pas plus grand, le fameux message de la liberté ? Pas encore. Mais en attendant la suite russe, entre la critique documentaire, au sens de Nanouk l’esquimau de Flaherty, et la critique-fiction, arlequine, la naissante imagination trouve plus sûrement abri dans la première.

Natacha Michel