Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

Auteur de théâtre ? Difficultés d’être

Du Théâtre, La Revue, n°5, Arles, Actes Sud, 9 p.

(24 juin 2006)

Un écrivain, hélas, n’est pas un magasin, je pense à ceux du Printemps, où, en changeant d’étages on change d’univers. " Lingerie, couvertures, abat-jour, criait au troisième un groom que je n’ai jamais entendu " ; ou au sous-sol " Clous, marteaux, chevilles, clefs en tout genre ". Non. Un écrivain ressemble bien plutôt à une place juchée au flan d’une colline, d’où un beau paysage est visible. Cette place est parfois en pente raide, pente que les lecteurs doivent remonter. Oui, voici l’écrivain : une place ronde parfois sous le soleil éclatant, comme celle, perchée quelque part dans Sienne, et qui dévale à pic vers les remparts. Cette place ronde (cette arène ?) qu’est un écrivain ne possède pas de poches : une où se rangerait la prose romanesque, une autre la poésie, une autre encore le théâtre. Cette absence de compartiment et même cette situation (place à pic courant vers des remparts), esplanade d’insolation, possède un nom : celui d’œuvre. Et nous savons, ou nous ne savons pas, que les genres n’existent plus, mais de grandes divisions (dont de terribles dragons gardent les frontières de marelles) qui ont nom poésie et prose. Qu’est-ce qu’un auteur de théâtre ? Quelqu’un qui enjambe ces divisions insoucieux des dragons et qui mêle poésie et prose ? Quelqu’un qui invente une nouvelle division ? Celui qui fume ces cigares de cacao qui, lorsqu’ils lui éclatent au visage - ce sont aussi des cigares-surprises - le tachent d’ombre et de brun et le changent en léopard de gourmandise, espèce inconnue ? Faut-il chercher ce qu’est un auteur de théâtre dans ces dessins d’arbres ou est caché un homme -l’auteur de théâtre, lui, ressemblant à un ramoneur, portant, afin de gravir l’à pic, son échelle dans le dos comme un instrument de musique ? Charade.

Mon premier dans cette devinette (voir plus haut : qu’est qu’un auteur de théâtre, aujourd’hui) sera une sentence : l’auteur de théâtre n’existe pas. Et, bien plutôt qu’un " dans ce cas il faudrait l’inventer ", constatons que l’ambiance est à " Il vaut mieux lui interdire d’exister ". Auteur de théâtre, définition : difficulté d’être.

Vous voulez des preuves ? Est-ce qu’on ne nous barbe pas sans cesse avec l’idée qu’une pièce de théâtre n’est qu’un moignon, qu’un trognon (cela dépend du sens de la marche), incapable de vivre par elle-même et qui n’existe que si elle est représentée, jouée, complétée par une mise en scène qui d’ailleurs en fera heureusement autre chose que ce qui a été écrit ? Moignon à sa naissance (il lui manque les gestes), la pièce devient trognon (qu’on jette) une fois qu’elle a acquis cette existence supérieure sans laquelle elle n’en a pas du tout et qui est le théâtre.

– Objection. Vous avez tout de même dit " auteur de théâtre " il faut être conséquent. Le théâtre est le génitif à qui appartient de droit la pièce. – Vous m’énervez et me censurez - pour une fois, je vous en salue - par autre chose que la censure ordinaire des pays "libres", qui, au lieu de police, de tapage, et de prison, s’exerce simplement par le silence. Oui, oui, oui, nos belles contrées possèdent une censure et aussi efficace que d’autres : le silence. C’est ce silence que vous m’épargnez en me censurant, mais que je vois partout comme un nain. Est-ce qu’il n’est pas impossible de publier une pièce de théâtre quand la sacro-sainte condition n’a pas été remplie ? Je ne dis pas que cette condition est d’avoir plu à Staline, à Balladur, je dis : impossible qu’une pièce soit publiée pour elle-même avant d’avoir été jouée. Merci d’avoir parlé, merci de me laisser parler. Je poursuis : non seulement écrire une pièce de théâtre est considéré comme un acte incomplet (et non un acte destiné), mais comme pas d’acte du tout, vous savez aussi bien que moi qu’on n’imprime pas, qu’on n’édite pas le théâtre.

– Vous avez dit le théâtre, vous y voilà.

– Mais, nom d’une cage à lapin, une pièce de théâtre est le théâtre et rien d’autre et, quand on n’en publie pas, c’est le théâtre qu’on ne publie pas. Donc, les éditeurs de théâtre ne sont pas des éditeurs de théâtre. Ce sont des éditeurs de pièces jouées.

– Vous en connaissez la raison. Cela ne se lit pas, c’est-à-dire cela ne se vend pas, les pièces de théâtre.

– Je sors de mes gonds. Alors la représentation, orage tant désiré, n’est que de la pub pour la pièce écrite ? C’est comme ça que vous voyez les choses ? Et les enfants, les jeunes gens, tout ceux que le roman débectent (trop long, trop personnel) et qui préfèrent lire du théâtre à cause de ses lignes inégales qui ressemblent à celle des poèmes (mais n’en sont pas), et à cause de l’action si visible, et à cause des personnages jamais d’un bloc mais équivoques, donc représentables, grâce au doute même qui les traverse et ouvre à l’interprétation (au sens strict), (c’est d’ailleurs pourquoi Tartufe peut être jugé un dévot, un aventurier, un picaro, ou l’âme même de Louis XIV) ? Est-ce que les jeunes gens n’aiment pas ces personnages de théâtre, renouvelables, modifiables, et en même temps éternels ?

– Vous voyez que même pour vous, qui, si je comprends bien, prenez l’écrivain comme un bloc et sa production comme un bloc (ce bloc vous le nommez œuvre), même pour vous le théâtre a ses règles, et l’œuvre de théâtre(je concède les mots : écriture d’une pièce), exige d’autres prouesses que celle qui -au mieux- se voient dans un roman. Vous avez mis le doute (théâtral) dans votre propre argumentation (littéraire). Le théâtre, l’écrivain de théâtre, est à part de la littérature en raison du théâtre même. Écrire du théâtre, ce n’est pas comme écrire une œuvre et surtout pas son œuvre, c’est écrire du théâtre et cela a ses contraintes qui ne sont pas celles du roman, celles de la prose. D’où je conclus qu’il est légitime que les éditeurs..

– Vous ne concluez qu’à des balivernes. Et en particulier quant à ce que vous dites de la prose. Parce que, justement, dans la prose, il n’y a pas de contrainte, elle peut tout dire, puisque c’est elle qui le dit, auteur omis. Au fond, si je me sonde le cœur et les reins, moi qui n’ai écrit qu’une seule pièce, ni publiée, ni encore jouée (pourquoi je ne fais nul effort dans ce sens, ne concerne que moi), je pencherai vers ceci qui est mon second dans la devinette. Mon second, c’est qu’au rebours de ce qu’on croit, il y a plus d’auteur dans le théâtre, oui, oui, je ne dis pas : il y a plus (davantage) d’auteurs de théâtre que d’auteurs de prose, mais il y a de l’auteur, plus au théâtre que dans la prose, plus présent, plus auteur.

– Bravo. Joli résultat : Vous voilà à l’opposé de ce par quoi vous avez commencé. Vous avez dit : l’auteur de théâtre n’existe pas ; l’auteur de théâtre, définition : difficulté d’être. Et maintenant il y a plus d’auteur, j’ai très bien compris ce que vous dites, je ne suis pas un imbécile, oui il y a plus d’auteur dans l’écriture du théâtre que dans celle du roman Vous vous contredisez tout le temps, vous êtes insupportable, vous...

–..Êtes théâtrale (n’oubliez pas que je prétends qu’écrire une pièce réclame l’ambiguïté, au moins celle des personnages). Allez, dites-le. C’est à peine une insulte. Quoique... Je préfère cesser cette conversation et reprendre le fil de la prose. Elle est plus affirmative."

Oserai-je dire ce que je pense ? Voilà, en quelques points (finaux, dirai-je pour vous encourager).

I - Oui, la prose, le travail de la prose, et celui de la pièce sont différents. Et sous cette assertion, on peut placer la déclaration suivante : le théâtre résout des problèmes essentiels du roman, mais pas dans la destination du roman. Roman et pièce : opérations distinctes, je réserve toujours la question de l’écriture. En conséquence, et s’il est vrai qu’il s’agit d’opérations distinctes, l’auteur de théâtre existe et il ne fait pas comme l’auteur de roman.

II - a) Il y a cependant des écrivains de théâtre pour qui les pièces qu’ils ont écrites ne font pas exception dans l’œuvre, elles sont de même tracé et de même tissu, exemple Claudel. Et quand même, toujours Claudel, ils n’ont pas écrit de roman, on peut risquer que leurs œuvres théâtrales sont des romans et les romans qu’ils n’ont pas écrit.

b) Il y a des auteurs de pièces de théâtre qui écrivent autrement leurs pièces que le reste de leur œuvre : exemple Genet. On peut trouver des thèmes communs, des ressemblances, des marques de reconnaissance (ce petit grain de beauté, là, sur le menton), mais on ne trouve pas la même langue. Entre, disons, les Paravents et Notre-Dame des fleurs, la vitesse et la densité sont multipliées par dix dans cette dernière et raréfiées dans les pièces. Genet, qui écrit pour le théâtre est un autre Genet que celui qui écrit de la prose.(Et c’est le même, mais ne compliquons pas). Peut-on comprendre cette disparité en supposant que certains écrivains "allègent" pour le théâtre quand d’autres restent impavides et "plombent" également prose et pièces ? Les premiers seraient des auteurs de théâtre et les autres des écrivains ayant écrit pour le théâtre. Je peux le dire autrement si vous cessez de mâcher votre chewing-gum la bouche ouverte : les premiers seraient dans la thèse d’incomplétude (la pièce n’existe que jouée) et les seconds dans une thèse de complétude (la pièce écrite existe par elle-même). Mais alors, on revient à la case départ (je vous interdis d’y coller votre chewing-gum, je préférais encore quand vous le mâchiez, la bouche ouv....). L’auteur de théâtre, définition : la pièce n’est qu’un moignon, qu’un trognon, en vue de la représentation et ne peut exister sans elle. Si bien qu’on revient aussi à la sentence : l’auteur de théâtre n’existe pas. Dès que l’auteur de théâtre existe, il n’existe pas. L’auteur d’un trognon ou d’un moignon... Aïe, aïe, aïe, je déteste qu’on me fourre dans la bouche un chewing-gum usagé... Oui, d’accord, je vais essayer.

L’opposition qu’il y a entre le a et le b de mon deuxième point, peut-on la résoudre avec les axiomes de François Regnault1 : (l’auteur de théâtre), "le poète de théâtre est celui qui agit(qui écrit) comme s’il était un autre" ; "le rhapsode est celui qui écrit comme étant lui-même ou le narrateur" ? Il y aurait donc des écrivains qui, au théâtre, seraient poètes, écrivant comme s’ils étaient des autres (comme s’ils étaient leurs personnages ou bien le théâtre lui-même, exemple Genet) et des rhapsodes, exemple Claudel. Du coup (cessez d’essayer de me bâillonner avec votre chewing-gum), le véritable auteur de théâtre est le poète, tandis que l’écrivain qui écrit pour le théâtre comme il écrit le reste (encore faut-il que cela soit possible), l’écrivain pas spécifiquement de théâtre n’est qu’un rhapsode. Le "bon" est le premier. Le dernier mot de la devinette serait : "Et mon tout est le poète". Puisque vous avez avalé votre chewing-gum, je donne tout de suite ma conviction : en écrivant du théâtre, je suis le chœur.

Je n’ai jamais cru que la prose soit réparatrice. Je ne m’y exprime pas plus que je m’y cherche. Qu’un malheur vous arrive et l’écrit ne le dérobe pas ni ne le transforme. Le roman, la prose ne sont pas des psychanalyses, ils ne sont pas "cathartiques". Cette purgation de ses propres passions qu’on imagine mouvoir la recherche d’un écrivain m’a toujours semblé risible. En quoi cela intéresse-t-il notre débat ? Eh bien en ce que la prose n’est pas écrite en vue de....en vue de plaire....en vue de....provoquer la terreur et la pitié....en vue de la postérité....en vue d’un public. Elle est écrite en vue d’elle-même pareille à un février très doux qui trompe les oiseaux et les fleurs. De l’art pour l’art alors ? Pas exactement. La prose contemporaine, la prose moderne, ne tourne pas sur elle-même comme une vis (ou comme les textes du "textuel" façon années 60), elle tourne autour de ce qu’elle raconte (car elle raconte), autour de l’histoire, du récit, comme une lune exerçant sur l’histoire qu’elle déploie, sur le récit, son attraction. Aussi, loin d’être égoïste, solipiste, elle porte ses autres à l’intérieur, ses personnages, son intrigue, et ne se confond pas avec eux. Quand je dis qu’elle tourne ? Elle ne tourne pas autour d’eux comme l’âne de Buridan, parce qu’elle ne se décide pas, mais justement parce qu’elle décide de tout. La prose contemporaine est prose et est romanesque, on peut donc sans danger l’appeler "prose romanesque", mais chez elle, la langue, la prose, n’est pas ce à travers quoi on lit, mais ce qu’on lit. Le style, la langue, toujours unique, ne sont pas l’emballage ni même la marque de fabrique, mais l’invention même. Cette invention qui commande tout, cette langue qui parle son idiome propre, est la secousse qui détache l’écrivain de l’arbre Qui parle alors ? L’auteur, le narrateur, les personnages, la prose ? Problème que tout un livre ne suffit pas toujours à résoudre et sans lequel il n’existe pas. Tout au long, il faut à la prose un particulier régime, une particulier écart d’où l’art de la prose peut couler comme d’une source "qui parle". Il est évident que dans la prose romanesque, c’est la prose ou plutôt l’auteur comme prose. Un roman de prose romanesque contemporaine c’est "Portrait de l’auteur non en chien mais en prose". Et, vous m’avez bien compris, ce n’est pas le portrait de l’auteur qu’on a à la fin, mais celui de sa prose. Écrire pour le théâtre résout miraculeusement la question. La question qui fait le roman et que j’ai appelé le "qui parle". Parce qu’au théâtre, qu’il soit de papier ou de bois, on sait immédiatement qui parle. De même qu’on sait sur le champ quand cela se passe, où cela se passe. Qui, où, quand, l’auteur de théâtre rétorque avec facilité : " Cela s’appelle une pièce, femme Narsès ".

– Alors, l’auteur de théâtre est l’écrivain de roman qui a résolu les problèmes qui font le roman lui-même ?

– Tout doux, mon vieux (je vous croyais à la cave, vous et votre chewing-gum), car c’est dans une autre destination dans une autre convention, et là vraiment l’auteur de pièces se fiche du roman et du quart et du tiers. Il ne cherche qu’à faire vivre ensemble des personnages, une action, et une langue, une famille en quelque sorte, et comme on le sait une famille, c’est toujours les Atrides. Raison de tant d’emprunts aux mythes de l’antiquité ? Ce n’est pas le moment de blaguer, vous me l’avez dit, mon temps est passé, c’est le moment de trouver. Au théâtre, on dit directement, c’est le dire direct, on dit plus vite ou plus facilement, (remarquez l’importance des clichés, d’onomatopées, des "n’importe quoi", qu’il ne faut ni confondre avec les trivialités, ou avec une volonté de réalisme puisque ils sont internes à l’écrire théâtral). Et si ce n’est pas de la langue pure (gardons l’œil sur les auteurs qui allègent), c’est de la parole pure.

Peut-être est-ce à cela, à l’exercice de la pure parole (mêlée chez les plus grands à la langue), qu’il faut attribuer ce qui m’apparaît le prestige suprême de l’écrit théâtral. Pour moi, je dis pour moi, l’écriture du théâtre est le dépôt des passions. Non, pas un "dépotoir", le dépôt des passions, quand jamais, au grand jamais, je vous en donne, mon prince, ma parole d’honneur, je n’ai jeté celles-ci dans un roman. Ma seule pièce est sur ma mère véritable, sujet certes très fréquenté, alors que mes romans sont d’imagination où ma propre vie ne sert que de magasin aux accessoires à quoi emprunter un visage, un trait de comportement. Oui, dans la composition d’une pièce la purgation des passions s’accomplit, au moins pour l’auteur. Au moins pour lui, et j’espère pour d’autres, et la fonction cathartique du théâtre joue à plein. Une vérité soudain s’entrevoit.

Et c’est ici que je reprends la définition de Regnault, un peu modifiée : écrire du théâtre, c’est être le poète d’un autre. Regnault dit :" J’appelle théâtre le lieu où le poète parle comme s’il était quelqu’un d’autre". Je comprends enfin : parler comme quelqu’un d’autre n’est pas seulement cet art qui fait qu’on copie et recopie autrui (par réalisme, ou aptitude, pour les besoins de la cause, à se diviser en mille personnages). Parler comme quelqu’un d’autre, c’est d’abord parler (et non tout à fait écrire ou plutôt écrire en direct) puisque seule la parole donne accès à cet autre. Et c’est ensuite parler d’un autre et faire parler un autre (qui est en vous) comme vrai. Comme vrai et comme vérité et non pas comme imaginaire, truqué ou falsifié pour les besoins de la cause. Dans l’écriture d’une pièce, c’est l’autre qui est la vérité. Raison pourquoi sans doute, j’y trouve un immense plaisir : celui de retrouver (la vérité en l’autre et l’autre en vérité), au lieu du plaisir (moins grand) de gaver des chimères. L’écrivain de prose cherche aussi la vérité, mais il le fait autrement : en agençant une fiction.

Qu’est-ce alors qu’un auteur de théâtre ? Quelqu’un qui retrouve la vérité par l’autre et non par fiction. Quelqu’un qui parle comme il écrit et qui écrit comme on parle. En cela, oui, mon contradicteur avait raison, un écrivain de théâtre est un écrivain particulier, qui devient unique s’il n’exile pas sa langue, et beaucoup d’écrivains, moi-même, pensent au théâtre (en dépit de "pas publié-pas joué"), songent à l’écrit de théâtre, leurs bras de forts nageurs enroulés autour du rêve.